«Depuis 1983, 14 médicaments traditionnels améliorés (MTA) ont obtenu une autorisation de mise sur le marché, dont sept figurent sur la liste nationale des médicaments essentiels», a affirmé le Professeur Rokia Sanogo, directrice générale de l’Institut National de Recherche en Médecine et Pharmacopée traditionnelles (INRMPT), qui a accordée une interview à l’Agence Nationale de presse du Mali.
Pr Rokia SANOGO aborde également les mutations opérées dans le domaine de la médicine traditionnelle, les forces, les avancés et les insuffisances
AMAP : Pouvez-vous nous expliquer les raisons qui ont motivé ce changement de dénomination ?
Pr Rokia Sanogo : Auparavant, nous étions un département de médecine traditionnelle au sein de l’Institut national de recherche en santé publique (INRSP), sans budget spécifique. L’absence d’autonomie et de budget limitait notre visibilité et nos capacités. La Politique nationale de Médecine Traditionnelle (PNMT), adoptée en 2005, a donc recommandé la création d’un institut national spécialement dédié à la médecine traditionnelle, doté d’un conseil d’administration et d’un budget propre. L’objectif était de permettre à la structure de remplir pleinement ses missions : valoriser le riche patrimoine culturel en matière de santé et capitaliser plus de cinquante ans de résultats.
Le Mali a été pionnier dans ce domaine, dix ans avant la déclaration de l’OMS en 1978 sur la valorisation de la médecine traditionnelle. Dès 1962, avec la création de la Pharmacie Populaire du Mali, une unité de recherche sur la médecine traditionnelle existait déjà. En 1963, le premier produit contre la diarrhée, issu de cette recherche a été présenté au Président Modibo Keïta par le Pr. Mamadou Koumaré. Cet institut est donc le fruit d’une vision africaine visant à renforcer le système de santé en intégrant la médecine traditionnelle à travers notamment les MTA issus de la recherche.
AMAP : Quelles sont aujourd’hui les principales missions de l’INRMPT ?
Pr Rokia Sanogo : L’Institut national de Recherche sur la Médecine et la Pharmacopée traditionnelles a pour mission de mener des activités de recherche, de formation et de promotion en médecine et en pharmacopée traditionnelles. À cet effet, il est chargé de l’étude des plantes médicinales et tout autre produit ou procédé utilisé dans la médecine et la pharmacopée traditionnelles, de la mise au point, la standardisation et la production expérimentale des médicaments traditionnels améliorés, de la recherche-action sur la protection et la restauration des plantes médicinales en voie de disparition.
L’institut travaille pour la valorisation du savoir et du savoir-faire traditionnel sur la santé, la protection et la dissémination du patrimoine scientifique relevant de la médecine et de la pharmacopée traditionnelles de la création d’une banque de gènes et des connaissances traditionnelles associées, de la communication, la publication et la diffusion des résultats des recherches dans le domaine de la médecine traditionnelle, de la contribution à la protection des droits individuels et collectifs de propriété intellectuelle liés à la médecine et à la pharmacopée traditionnelles. Nous menons la recherche appliquée pour développer des médicaments issus de la pharmacopée africaine, validés scientifiquement.
Depuis 1983, 14 MTA ont obtenu une autorisation de mise sur le marché, dont sept figurent sur la liste nationale des médicaments essentiels. Nous encadrons également un grand nombre d’étudiants/tes et enseignants chercheurs et chercheurs/res des universités et structures de recherche, pour les travaux pratiques, les mémoires, les thèses, des stages et des travaux de recherche.
AMAP : Quels sont les cadres de collaboration entre votre service et la médecine moderne ?
Pr Rokia Sanogo : Comme institut national recherche spécialisé, nous collaborons étroitement avec les structures techniques du Ministère de la santé et du Développent social. Par exemple, lorsqu’un tradipraticien de santé (TPS) souhaite être reconnu, il est recensé par notre institut puis évalué par un médecin au niveau opérationnel. Ce dernier établit un rapport d’évaluation ethno médicale sur l’efficacité du produit du TPS dans la prise en charge des patients. C’est ce rapport qui sert de sous-dossier pour la délivrance de la carte professionnelle au TPS. Pour ces TPS, il existe également le processus de demande d’autorisation d’un cabinet de consultation et soins traditionnels adressée au Ministre de la Santé. L’agrément du Ministère de la Santé couvre les activités du TPS dans un contexte strictement professionnel de santé. Ce cabinet n’est pas un espace commercial. Nous travaillons actuellement sur deux projets fiancés par l’Organisation Africaine de la Propriété Intellectuelle (OAPI) : i) le projet sur le label pharmacopée afin de garantir la sécurité des patients ; ii) le projet pilote de production industrielle du Médicament Traditionnel Amélioré (MTA) Sirop BALEMBO® de l’INRMPT
Ce projet de production industrielle est effectué en partenariat stratégique entre l’Institut national de Recherche en Médecine et Pharmacopée traditionnelles (INRMPT), l’Usine malienne de produits pharmaceutiques (UMPP), la Pharmacie populaire du Mali (PPM), la Fédération Malienne des Associations de Thérapeutes Traditionnels et Herboristes (FEMATH) et la supervision de la Direction générale des eaux et forêts (DGEF).
AMAP : Quelle place occupe la médecine traditionnelle dans le système de santé malien actuel ?
Pr Rokia Sanogo : Malgré l’existence de l’Institut nationale de recherche appliquée depuis 1968, les résultats issus de la recherche sur la médecine traditionnelle, ne sont pas suffisamment intégrés de manière formelle dans le système de santé. Pourtant, l’OMS recommande l’intégration dans le système de santé, les remèdes et les pratiques qui ont fait la preuve de leur sécurité, efficacité et qualité. L’OMS rappelle dans la Stratégie mondiale de la médecine traditionnelle 2025-2034, qu’il n’y aura pas de couverture sanitaire universelle (CSU) ni d’atteinte des Objectifs de Développement Durable (ODD) sans la prise en compte des ressources de la médecine traditionnelle. Pour cela nous comptons bien sur la mise en œuvre de la recommandation des états généraux de santé qui prévoit la prise en compte des ressources de la médecine traditionnelle au niveau opérationnel.
AMAP : Comment l’INRMPT travaille-t-il à la validation et à la sécurisation des pratiques traditionnelles ?
Pr Rokia Sanogo : La validation repose sur des évaluations selon un protocole scientifique. Nous analysons les recettes traditionnelles et les plantes médicinales. Le processus de recherche comprend deux phases, une phase préclinique qui concerne l’identification botanique, la détermination des doses, la préparation des extraits, l’évaluation des extraits pour leur sécurité, efficacité et qualité, une phase d’évaluation ethno médicale et clinique, l’utilisation des MTA chez les patients au niveau de l’INRMPT en collaboration avec les structures hospitalières spécialisées.
Le résultat de ce processus permet de constituer les données de sécurité, d’efficacité et de qualité, nécessaires pour les dossiers techniques de demande d’autorisation de mise sur le Marché (AMM). L’AMM des MTA, comme tous les médicaments, est délivrée par le Ministère de la Santé, à travers la Direction de la Pharmacie et du Médicament (DPM).
AMAP : Existe-t-il une collaboration entre les tradipraticiens et les médecins modernes ?
Pr Rokia Sanogo : Oui, il existe une collaboration entre l’INRMPT et les Tradipraticiens de santé. Nous avons un partenariat stratégique avec la Fédération Malienne des Associations de Thérapeutes Traditionnels et Herboristes (FEMATH), qui est membre du conseil d’administration de l’Institut. Nous travaillons ensemble pour lutter contre la maladie et répondre aux épidémies, comme la maladie virus Ebola ou la Covid-19. Nous partageons avec eux les informations, nous sensibilisons sur les risques, afin de protéger leur santé et celle des patients. Il y a eu de nombreuses expériences de collaborations entre les deux systèmes dans la prise en charge du paludisme, des affections hépatiques, des maladies opportunistes liées au VIH/SIDA, la tuberculose, le diabète et la lutte contre la mortalité maternelle et néonatale.
AMAP : Quels types de pathologies sont le plus souvent traités par la pharmacopée traditionnelle au Mali ?
Pr Rokia Sanogo : La médecine traditionnelle couvre de nombreuses pathologies. Selon les rapports d’activités, de l’Institut, 90% de nos consultations concernent les maladies hépato gastro-intestinales. Nous avons validé des MTA efficaces dans ce domaine, notamment l’hépatite. Nous avons travaillé aussi sur les maladies mentales, au niveau du centre régional de l’INRMPT de Bandiagara.
AMAP : Quels sont les risques liés à l’utilisation non encadrée des remèdes traditionnels ?
Pr Rokia Sanogo : Le principal risque est l’automédication, la publicité tapageuse, les recettes et plantes diffusées sur les réseaux sociaux et les produits naturels trichés avec des médicaments chimiques aggravent ces dangers. La médecine traditionnelle est aujourd’hui victime de l’urbanisation, la monétisation. Il n’y a plus de contrôle social, nous assistons à un abandon de l’éthique, de la déontologie, des consignes et exigences de transmission en médecine traditionnelle. Il y a aussi souvent une exploitation commerciale de la carte professionnelle et de l’agrément par certains tradipraticiens de santé.
AMAP : Quelles politiques publiques soutiennent aujourd’hui l’intégration de la médecine traditionnelle dans le système de santé nationale ?
Pr Rokia Sanogo : Au Mali, il y a lieu de prendre des mesures spécifiques pour renforcer l’intégration des ressources de la médecine traditionnelle dans le système de santé nationale. Pour cela, il est important d’utiliser les nombreux résultats de la recherche et des expériences de collaborations entre les deux systèmes. Nous avons introduit depuis 2018 un module de médecine traditionnelle dans la formation de base des médecins et pharmaciens. Il y a lieu également d’encadrer l’utilisation des plantes en parallèle des traitements conventionnels par environ 60 à 70% des patients hospitalisés. Pour le renforcement des systèmes de santé en Afrique, nos politiques publiques doivent adapter les recommandations de la Stratégie mondiale de la médecine traditionnelle pour la période 2025-2034.
AMAP : Comment voyez-vous l’évolution de la médecine traditionnelle au Mali dans les 10 à 20 prochaines années ?
Pr Rokia Sanogo : Le Mali a toujours été à l’avant-garde de la valorisation des ressources de la médecine traditionnelle, grâce aux efforts des pionniers comme le Pr Mamadou Koumaré et aux enseignants chercheurs et chercheurs. C’est pour cela que le Mali bénéficie d’une visibilité accrue. Nous devons capitaliser de nombreuses reconnaissances et se positionner comme une référence au niveau de l’AES et en Afrique.
La création de l’Institut national de Recherche sur la Médecine et la Pharmacopée Traditionnelles (INRPMT) est un signal fort de la volonté politique de capitaliser et valoriser les acquis et de se projeter dans le futur dans le contexte de la refondation et de la souveraineté du Mali notamment pour la recherche au service de la santé. L’encrage institutionnelle actuel est fédérateur qui permet plus d’efficacité pour apporter des solutions aux problèmes des populations. Cet institut est une réelle opportunité pour renforcer la recherche-action et la production des MTA qui vont contribuer à l’atteinte de la couverture sanitaire universelle et la souveraineté médicales et pharmaceutique.
MMD/CMT (AMAP)

