Bamako, 20 mars (AMAP) En sillonnant un quelconque quartier de Bamako, vous apercevez des hommes assis dans un cimetière pour se recueillir sur des tombes. Ce geste n’est pas étonnant. Il s’agit là d’une pratique religieuse ancrée dans les mœurs de notre pays depuis des décennies. La signification de ce geste est double voire triple pour le fidèle qui accomplit l’acte. D’abord, le ‟djourali″ (nom local donné à l’acte) vise à établir un lien de communion permanent entre le croyant et le défunt à qui il rend hommage.
Ensuite, ce geste consiste à prier pour le salut de l’âme du mort dans sa vie de l’au-delà. En fin, cet hommage aux morts est un créneau de dévotion mis à profit par le fidèle musulman pour s’attirer les faveurs du Tout-Puissant. Car en islam, tout acte de bienfaisance dirigé vers les morts, permet au bienfaiteur de se mettre dans les bonnes grâces d’Allah Soubhana Wattallah.
En effet, c’est connu par un bon nombre de personne que dans un pays où, selon des statistiques officielles, 98% de la population est d’obédience musulmane, le vendredi est un jour saint par excellence.
Le vendredi est le jour où, durant toute la matinée et jusque vers l’après-midi, les esprits et les cœurs sont majoritairement obsédés par la prière du Djoumma. C’est un jour pendant lequel, des centaines de Bamakois ont pris la sainte habitude de converger vers des cimetières afin d’accomplir ce qu’on désigne par le nom de « Kabourou jourali », c’est-à-dire recueillement sur une tombe aux cimetières. Ainsi, au jour ci-dessus évoqué, de très nombreux citadins de la capitale bravent toutes les contraintes pour honorer le pieux rituel de ce tête-à-tête privilégié avec leurs proches décédés.
Le point de vue de l’imam Mamadou Makadji sur la question
Aux dires de Mamadou Makadji, imam adjoint d’une des mosquées de Banconi-Plateau, cet hommage aux morts est essentiellement dirigé vers les parents directs défunts (père, mère, frère ou sœur aînée). « A chaque fois qu’on le peut, mais surtout le vendredi, un fidèle musulman doit cultiver en lui la dévote habitude d’aller se recueillir sur la tombe de ses parents directs », souligne l’imam adjoint. Il nous donne des détails sur la manière dont le rituel doit s’accomplir : « Quand on se rend au cimetière pour prier sur la tombe d’un parent disparu, il y a des sourates recommandées à réciter. D’abord, il faut réciter la fatiya une ou trois fois. Ensuite, le plus important, c’est de débiter la sourate Ikhlass 11 fois. Puis, il faut déclamer la Salatoul fatihi ou tout autre prière-hommage au Prophète (paix et salut sur lui) 11 fois. » Notre interlocuteur précise : « Chaque récitation de la sourate Ikhlass doit absolument être précédée de la formule sacrée Bissmilaye Rahmane Rahime. Ceci est impératif. Et, une fois qu’on a fini la psalmodie de toutes ces sourates obligatoires, le croyant commence alors à implorer Dieu afin qu’Il accorde le paradis éternel au défunt.
Dans un second temps, le fidèle s’adresse aussi au Tout-Puissant afin de s’attirer sa Miséricorde et ses Largesses pour cette vie pleine d’obstacles. »
Autre éclaircissement important que l’imam Makadji nous fournit est: « La pratique n’est pas réservée à la gente masculine. Les femmes aussi peuvent s’y adonner dès lors qu’elles ne sont pas en période de menstruation. De même, les plus jeunes voire les adolescents ont aussi le droit de se rendre au cimetière pour sacrifier au rituel, sils le souhaitent. »
Tirant sa source d’une interprétation de l’islam, selon laquelle « quand un musulman meurt, tous ses faits et gestes cessent de facto d’être comptabilisés sauf les bonnes œuvres qu’il a accomplies de son vivant et qui continuent à profiter à la communauté, ainsi que les prières que ses enfants auront le temps de faire pour le repos de son âme », le djourali crée un réel enthousiasme religieux chez de plus en plus de Bamakois.
Des citoyens s’expriment sur le sujet
C’est le constat que notre équipe de reportage a fait en commune IV du district où nous avons fait le tour de certains cimetières. Au cimetière de Sébénikoro, nous avons rencontré Bintou Diabaté, une concitoyenne qui venait se recueillir sur la tombe de son mari décédé depuis douze ans. L’on était un vendredi et il était 7h45 environ lorsque nous l’avons abordée afin d’avoir son témoignage sur les bienfaits qu’elle estime trouver dans ledit rituel.
Elle a surligné ce qui suit : « Depuis que je suis sortie des quatre mois de veuvage, j’ai pris la résolution de venir prier à intervalles réguliers sur la tombe de mon défunt mari qui, dans notre vie de couple, aura été un époux attentionné et bon. C’est sa mort qui m’a séparé de lui, ce qui est une volonté d’Allah. Et on s’est séparés dans le bonheur d’Allah. »
Aussi, la veuve Diabaté de s’épancher sur l’intense émotion qu’elle a ressentie lors de sa première visite au cimetière où repose son mari. « Au premier jour de ma visite auprès de la sépulture de mon défunt mari, je n’ai pas pu retenir mes larmes. Mais, au fur à mesure que je multipliais les visites, j’ai cessé de pleurer, en me convaincant que je finirai moi aussi ici un jour.
D’ici la fin de ma vie, je continuerai de venir rendre hommage à son âme et formuler des bénédictions nourries à celui qui m’a considérée et respectée tout au long de notre union matrimoniale. Et j’encouragerai toujours nos enfants à faire de même », promet Bintou Diabaté, sur un accent mélancolique et nostalgique.
Poursuivant son échange avec nous, elle nous a certifié que la pratique permettait de renforcer la foi en Dieu et d’être un musulman pieux. « Souvent, on pense à beaucoup de choses après la disparition de son conjoint, mais le fait de venir faire des bénédictions à son égard permet de me sentir en harmonie avec mon défunt mari et d’oublier les noires pensées qui suivent les jours de deuil », précise notre interlocutrice.
Ali Farota, un commerçant, abonde dans le même sens que la précédente intervenante. Il souligne que chaque vendredi, sauf cas de force majeure ou déplacement hors de Bamako, il vient rendre visite et prier sur la tombe de son grand-frère décédé en 2018.
Ali Farota soutient que cette pratique permet à l’être humain de se souvenir de son Créateur. « On finira tous par le cimetière. Une fois par semaine ou chaque vendredi, nous devons faire en sorte de venir honorer la mémoire de nos défunts parents en priant pour leur repos et, ainsi, renforcer également notre foi en Dieu », plaide Farota.
Au cimetière de Lafiabougou, Abdoul Karim Konaté, gestionnaire d’entreprise, nous a confié qu’il a perdu sa mère qui repose désormais audit cimetière. Selon lui, tout enfant qui craint Dieu, doit penser à ses défunts parents qui reposent éternellement au niveau des cimetières dans l’attente du Jugement dernier. « C’est aux enfants de multiplier des actions de bienfaisance et les rituels de bénédictions en faveur des parents défunts afin de rendre leur séjour agréable dans l’au-delà. C’est à l’enfant de prendre conscience qu’il était avec un parent tous les jours et qu’aujourd’hui, il n’a plus ce parent à ses côtés. Ça ne coûte rien de prendre un jour de la semaine ou du mois, en tout cas un temps de son agenda, pour venir rendre hommage à la mémoire de ses parents décédés et prier pour le repos de leur âme », fait observer Konaté. Et notre interlocuteur d’exhorter à son tour tous les musulmans à se rendre fréquemment au cimetière pour honorer leurs défunts parents.
« Au-delà du devoir de mémoire dû aux parents décédés, c’est aussi un acte qui raffermit en Dieu », commente Abdoul Karim Konaté qui précise qu’il a commencé la pratique depuis la disparition de sa maman en 2020. « Je me suis promis, tant que je suis au Mali, d’inscrire le rituel dans mon agenda », dit-il.
Toujours à Lafiabougou, nous avons croisé El hadji Mamadou Sissoko qui y est aussi allé de ses confidences sur la pratique. « J’ai perdu 13 membres de ma famille qui reposent ici au cimetière de Lafiabougou. Il s’agit notamment de ma mère, ma femme, mon père. Ça fait du bien de leur rendre visite et de demander pardon à Dieu en leur faveur. C’est important de faire des bénédictions et c’est bien pour le moral, ça donne à l’Homme l’envie d’être musulman. C’est très important. J’ai commencé la pratique depuis le décès de mon père, en 1992 », a-t-il affirmé.
Au cimetière d’Hamdallaye, Amadou Balla Moussa Traoré, est au nombre de ceux qui ont cultivé en l’habitude de rendre visite à leurs défunts parents. Selon lui, c’est une tradition qu’il a hérité de son défunt père qui, chaque vendredi ou samedi, venait visiter ses défunts parents et leur faire beaucoup de bénédictions. « Étant tout petit, j’accompagnais mon père, et aujourd’hui, c’est à mon tour. Car le papa est décédé depuis 2017 ; et depuis ce jour, je me suis fait le continuateur de la tradition.
L’avis de l’Abbé Jean Baptiste Diarra, vicaire à la paroisse sacré-cœur de Bamako.
La visite au cimetière n’est pas l’apanage de la religion musulmane. « Dans la foi catholique aussi, se recueillir sur les lieux de sépulture est un acte de foi hautement recommandé à tous les fidèles », nous décrit l’Abbé Jean Baptiste Diarra, vicaire à la paroisse sacré-cœur de Bamako.
Il souligne que l’importance de la visite au cimetière, qui consiste à prier pour les morts. « Les défunts sont nos défunts et nous sommes en parfaite relation avec eux. Nous formons une même communion avec les personnes mortes. Donc, nous ne les abandonnons pas et nous prions pour elles, au même titre qu’elles prient pour nous. Et, c’est dans ce cadre-là qu’il faut se rendre au cimetière pour visiter, rendre hommage et prier pour ces morts », a fait savoir l’Abbé.
Ainsi, la visite au cimetière semble être une bonne pratique dans notre pays dont la ferveur religieuse demeure encore un moteur puissant de la vie sociale.
ST/KM (AMAP)


