‎Tabaski : Bamako se vide

A quelques jours de le la fête de Tabaski, les autogares de la capitale malienne sont prises d’assaut. 

En cet après-midi de dimanche ensoleillé à l’autogare de Sogoniko, le ciel commence à se faire menaçant, annonçant la couleur de la soirée à venir. L’horizon s’assombrit. Mais l’attention se porte sur le guichet d’une compagnie de la place. Voyageurs, convoyeurs, et intermédiaires vont et viennent sous une température modérée. « Je rentre à Tingrela pour célébrer la fête de Tabaski avec ma famille », confie Moussa Diallo, trentenaire et commerçant au Grand Marché de Bamako.

‎Les fêtes de Tabaski sont l’occasion pour de nombreux gens de rejoindre leurs terres natales afin de les célébrer en famille. En dépit des nouvelles restrictions de déplacement devenues monnaie courante, les devantures des compagnies ne sont pas désertes. « Malgré la situation, rien ne nous empêchera de rentrer pour la fête », ajoute Moussa.

‎Comme lui, nombreux sont ceux qui partagent ce sentiment. « Plusieurs centaines de passagers défilent devant notre guichet chaque jour ces derniers temps », confie le billeteur d’une compagnie locale qui a souhaité garder l’anonymat. Selon lui, il existe un lien puissant qui attache les gens à leurs villages, et rien ne les décourage de faire le trajet.

‎Si pour certains c’est une initiative personnelle, d’autres sont contraints par leurs proches de rentrer pour la fête. Mohamed Traoré en est un exemple. « Je n’avais pas prévu de rentrer pour la fête, mais mon père s’y oppose », déplore ce jeune vendeur de téléphones. Il explique que la veille au soir, il avait reçu un appel de son père et sa réponse n’était pas favorable. Le lendemain matin, un coup de fil de sa mère le réveille pour lui dire de rentrer pour la fête. « Les parents ne nous comprennent pas souvent. Ils disent toujours que les autres sont rentrés : pourquoi pas toi », ajoute Mohamed, qui s’apprête à faire le chemin vers Ségou.

‎À cet instant, la liste d’appel des passagers vient d’être bouclée. Le car tente de se frayer un chemin entre les nombreux passagers et les vendeurs ambulants de circonstance. Aussitôt, un autre car tente d’occuper l’espace. Dans cet environnement, chacun y trouve son compte. Vendeurs d’eau en sachets, de dentifrices ou de vêtements, chacun se frotte les mains. Fatoumata Traoré est une vendeuse de longue date sur les lieux. « À l’approche de la fête, mes chiffres d’affaires montent en flèche », témoigne Fatoumata. Selon elle, cela lui permet d’acheter des vêtements pour ses enfants. « Les enfants ne sont jamais conscients de la pauvreté des parents. Il faut les vêtir en ces jours de fête pour qu’ils n’envient pas les autres », ironise-t-elle.

‎Dans le même temps, Badara Aliou agit en tant qu’intermédiaire. Autrement dit, il cherche des clients pour une compagnie de transport. « Pour chaque client, je gagne entre 500 FCFA et 1.000 FCFA selon les localités », précise Aliou. Il lui arrive également de recevoir des pourboires en offrant le meilleur service à ses clients. Avec une mimique ecclésiastique qu’aucun profane ne saurait reproduire, il s’empare du sac d’un troisième client en l’espace de trente minutes pour se diriger vers le guichet de son entreprise.

Sur le trajet du Pont Fad, les stations d’essence sont envahies de motocyclistes. Deux trentenaires en viennent aux mains pour non-respect de la file indienne. « Il y avait cinq motos entre lui et moi. Il a tenté de passer avant nous, ça ne marche pas comme ça », se plaint Bakary, qui attend son tour depuis près de trente minutes sous un soleil de plomb. Il explique qu’il se ravitaille pour anticiper les sorties de la fête.

‎Interrogé sur la disponibilité de l’essence, le gérant de la station assure qu’il n’y a aucun risque de pénurie et qu’il s’étonne de cette foule qui s’entasse depuis le matin dans sa station.

‎Il convient de rappeler qu’en marge du traditionnel point de presse de la Direction de l’Information et des Relations publiques des Armées (DIRPA) tenu le 6 mai dernier, le Sous-directeur des relations publiques des Armées, le commandant Djibrila Maïga, a indiqué que les attaques terroristes du 25 avril 2026 s’inscrivaient dans «une tentative vaine et désespérée de déstabilisation de l’État».

‎Dans une déclaration liminaire, l’officier avait précisé que l’axe Ségou-Bamako était impraticable, tandis que les axes Kayes et Kita restaient sous pression, faisant l’objet d’opérations de sécurisation. ‎À ce jour, les axes Ségou, Kayes ainsi que Kita demeurent praticables grâce aux opérations de sécurisation des Forces de Défense et de Sécurité (FDS), même si quelques incidents persistent.

‎La fête de Tabaski de cette année 2026 se déroule dans un contexte particulier au Mali. À la suite des attaques du 25 avril dernier, qui ont coûté la vie au Général d’Armée Sadio Camara ainsi que d’autres victimes civiles et militaires, de nombreuses campagnes visant à semer la psychose au sein de la population ont lieu. Cependant, aux autogares, la réalité est tout autre.

‎Alors que le soleil amorce son dernier virage dans sa marche crépusculaire au Marché Sougouni-Coura de Bamako, d’autres passagers se rassemblent devant le guichet d’une compagnie de renom qui assure la desserte de Kita. «Dans tous les cas, nous sommes déjà nés, sic», soupire Salif dans un ton d’humour, prêt à prendre son billet pour Kita. Comme pour dire qu’en dépit des risques, la fête se déroulera loin des tintamarres de la Cité des Trois Caïmans auprès des siens sur la terre qui l’a vu naître.

‎KD/CMT (AMAP)