Bamako, 10 mars (AMAP) À Bamako, lorsque la nuit n’a pas encore totalement cédé la place au jour, certaines maisons sont déjà animées par des bruits familiers. Le cliquetis des ustensiles, le murmure d’une bouilloire, le grésillement d’une poêle. Il est quatre heures quarante-cinq à Sabalibougou lorsque Aïssata Diarra, comptable dans une société de transport, se lève. La maison dort encore, mais sa journée a commencé. Elle chauffe de l’eau, prépare le petit déjeuner. Bouillie pour le plus jeune, tartines pour les aînés puis enchaîne avec le repas de midi.
À six heures, elle réveille les enfants, vérifie les uniformes, sert la tisane à son mari et range les plats dans des contenants avant de quitter la maison vers sept heures quinze. « Si je ne fais pas tout le matin, je rentre trop tard pour cuisiner tranquillement », confie-t-elle, en ajustant son foulard avant de partir.
À quelques kilomètres, à Magnambougou, Mariam Koné, infirmière dans une clinique privée, vit un autre rythme. Ses heures irrégulieres l’ont poussée à réorganiser sa cuisine. Le soir, après avoir aidé les enfants à faire leurs devoirs, elle passe souvent une heure supplémentaire derrière les fourneaux. Vers vingt-deux heures, les plats du lendemain sont prêts. Sauce et riz. Elle les laisse refroidir, les met au congélateur, puis, à cinq heures trente, elle se lève pour les décongeler, les réchauffer et remplir des thermos. « C’est la seule façon de m’en sortir. Le matin, tout va très vite », explique-t-elle. Le petit déjeuner est pris en famille vers six heures, puis chacun part de son côté. Le dîner, lui, est souvent rapide mais indispensable, ne serait-ce que pour partager quelques mots.
Dans le quartier de Kalaban-Coura, Kadiatou Traoré, enseignante, a choisi une autre stratégie. Ses samedi et dimanche commencent très tôt, parfois dès huit heures, et se transforment en véritables journées de préparation. Elle cuisine en grande quantité : sauces, viandes, accompagnements qu’elle répartit en portions pour la semaine.
Pendant la semaine, elle part dispenser des cours à sept heures et ne rentre qu’en fin d’après-midi. « Le week-end, je suis fatiguée, mais au moins, durant la semaine je peux me concentrer sur les enfants et mon travail », dit-elle. Le soir, elle complète parfois avec un repas simple, mais le plus gros est déjà fait. Malgré cette organisation, elle tient à préparer le petit déjeuner chaque matin, convaincue que « commencer la journée ensemble, même dix minutes, ça compte ».
Toutes ne sont pas seules dans cette organisation. À Badalabougou, Fanta Coulibaly, vendeuse dans une boutique de tissus, peut compter sur sa belle-mère qui habite dans la concession familiale. Cette dernière surveille sa cuisine avec son aide-ménagère au cours de la journée. Tandis qu’elle ne prépare que le dîner vers dix-neuf heures.
Mohamed Camara, haut cadre dans l’administration salue la bravoure des épouses qui gère avec engagement et détermination l’équilibre familial notamment l’entretien des enfants, le ménage et l’appui apporté au mari dans les dépenses mais aussi l’entretien du mari lui-même.
Amadou Doumbia, commerçant de son état au Dabanani partage le même avis même si de son avis, il ya incompréhension dans le couple géré pour la stabilité de la famille.
Pour comprendre cette réalité, le sociologue Moussa Tangara rappelle que l’évolution des modes de vie a profondément modifié l’organisation familiale. Selon lui, l’urbanisation et l’augmentation du travail féminin ont créé une situation où « les femmes cumulent les responsabilités productives et reproductives sans que la répartition domestique n’évolue au même rythme ». Il explique que la famille élargie, autrefois très présente pour soutenir les jeunes couples, joue un rôle moins central en milieu urbain, obligeant les femmes à développer des stratégies d’organisation plus individuelles. Il poursuit en argumentant que dans la littérature sociologique, cette réalité est souvent décrite comme la « double journée », concept largement étudié par des chercheurs tels que Arlie Hochschild, qui a montré comment le travail domestique, bien qu’invisible économiquement, constitue une seconde charge après la journée professionnelle.
Cette charge ne se limite pas aux tâches physiques, elle inclut aussi la planification, l’anticipation et la gestion du temps, ce que certains spécialistes appellent la « charge mentale ».
Dans le contexte malien, cette dimension est renforcée par les attentes sociales liées au rôle maternel et à la gestion du foyer. Le sociologue explique que cette organisation repose sur un équilibre fragile. Lorsque la fatigue s’accumule ou que le soutien familial manque, les femmes peuvent ressentir stress et épuisement. Pourtant, beaucoup expriment aussi une forme de fierté liée à leur capacité à « tenir la maison » tout en poursuivant une activité professionnelle. Cette résilience s’appuie sur des savoir-faire transmis entre générations, mais aussi sur une capacité d’adaptation constante aux contraintes modernes.
AC/KM (AMAP)


