Bamako, 22 février (AMAP) Alors que la Commune VI du district de Bamako a célébré 537 mariages civils en 2025, le tribunal de la même commune a prononcé 1 058 divorces sur la même période. Un chiffre préoccupant, révélateur de l’ampleur croissante de ce phénomène social au Mali.
À Bamako comme à l’intérieur du pays, la fin d’année n’est pas seulement marquée par les festivités nuptiales. Si les mairies se remplissent pour les mariages civils et que les dimanches voient défiler de longs cortèges bruyants dans une circulation saturée, les tribunaux, eux, enregistrent une autre réalité : celle des séparations conjugales.
Il est environ 9 heures, ce jeudi, au tribunal de la Commune VI du district de Bamako. Dans la cour, une file se forme : certains attendent un certificat de nationalité, d’autres un casier judiciaire. Les couloirs sont bondés, chaque service vaque à ses occupations. À l’intérieur de la salle d’audience, le président du tribunal appelle les dossiers les uns après les autres. Les parties se succèdent face aux jurés, pendant que les avocats, concentrés, consultent leurs dossiers.
Dans la salle des greffiers, l’affluence est tout aussi marquée. La majorité des personnes présentes sont des femmes. Certaines viennent retirer leur grosse de divorce, d’autres déposer une plainte contre leur conjoint. Les nouvelles arrivantes se renseignent auprès de celles dont la procédure est déjà engagée. Toutes, ou presque, sont dans la trentaine.
« Je ne connais pas la procédure. Je veux demander le divorce, où dois-je aller ? », demande l’une d’elles. « Il faut voir la greffière en chef. Mais il faut être patiente. Cela peut prendre un ou deux ans. Se marier est rapide, divorcer ne l’est pas », répond une autre, engagée dans la procédure depuis novembre 2023 et qui dit avoir obtenu sa grosse en février 2024.
Une troisième femme confie avoir eu plus de chance : « En six mois, j’ai obtenu mon acte de divorce. Maintenant, je dois le remettre à un huissier pour qu’il le transmette à mon ex-mari. C’est un soulagement. »
« Cela prendra le temps qu’il faudra, mais pour moi le divorce est la seule solution », conclut une autre avant d’entrer dans le bureau.
Un homme, vêtu d’un polo marron et portant un cache-nez, s’adresse à la greffière en chef. Il est venu consulter le délibéré de son dossier. Informé que le tribunal estime que son mariage ne peut, pour l’instant, être dissous, il s’inquiète de la lenteur de la procédure. « Il n’y a pas de solution plus rapide ? Elle m’a menacé de mort. Nous sommes même allés à la gendarmerie », insiste-t-il. La réponse est sans appel : seule la procédure légale peut être suivie.
Abdou Diarra, qui a divorcé nous explique les comportements de son épouse. « Devant les gens, elle ne montrait jamais de problème. Mais une fois que nous étions seuls dans la chambre, c’était un véritable calvaire. J’ai dépensé plus d’un million pour le mariage, et malgré tout, le divorce a eu lieu. Elle faisait tout, sauf ce que je lui demandais», raconte-t-il .
Et de révéler qu’un« jour, je l’ai emmenée en ville. Sur le chemin du retour, elle a pris mon turban et a tenté de m’étrangler, voulant me tuer. Depuis ce jour, elle a rassemblé ses affaires et est repartie chez ses parents», même s’il reconnaît que «le divorce n’est jamais une bonne chose, mais dans mon cas, c’était la meilleure décision ».
« J’ai divorcé après trois ans de mariage. Ma femme m’a dit qu’elle ne pouvait pas vivre avec mes proches. Nous vivons dans une société qui a ses propres règles, et cette situation a rendu notre vie commune impossible. », a fait savoir, un homme âgé d’une cinquantaine d’années, sous couvert de l’anonymat. Il dit avoir dépensé plus de trois cent mille Fcfa dans les procédures de divorce.
Un problème d’éducation et de communication
Sur les causes de cette recrudescence des divorces, les avis divergent. De nombreuses femmes dénoncent l’irresponsabilité des hommes, tandis que certains hommes accusent les femmes. « On ne peut pas fonder un foyer sur le mensonge. Beaucoup de jeunes cachent leur situation financière avant le mariage. Ensuite, ils sont incapables de subvenir aux besoins de leurs épouses », estime Salimata Traoré, secrétaire à la mairie de Sogoniko.
Mariam Camara, commerçante au marché de Yirimadio, souligne que les femmes sont souvent sommées de se soumettre, alors que les responsabilités des époux sont minimisées. « Aujourd’hui, beaucoup de femmes prennent en charge leur foyer. Il faut apprendre aux jeunes à communiquer pour réduire les séparations », plaide-t-elle.
À l’inverse, Youssouf Dembélé, sexagénaire, estime que certaines femmes ne sont pas préparées pour le mariage. « La première qualité d’une femme, c’est la docilité. Beaucoup ne sont plus soumises, et c’est ce qui explique les divorces », affirme-t-il. Le manque de communication, de confiance et de patience, ainsi que l’ingérence des familles, sont également cités parmi les causes de séparation.
Pour Bourama Sissoko, chef du secrétariat général de la mairie de la Commune VI, les difficultés financières sont au cœur de nombreux conflits. « Beaucoup de jeunes femmes refusent de vivre dans les difficultés. Elles recherchent le luxe. Or, le manque de communication détruit de nombreux foyers », analyse-t-il.
« Des mariages qui ne durent qu’une nuit »
Sibiry Bakayoko, juge de siège au tribunal de la Commune VI, observe que les demandes de divorce émanent majoritairement des femmes. « Elles sont aujourd’hui mieux informées de leurs droits et refusent certaines situations », explique-t-il. Il évoque également des unions contractées dans la précipitation. « Il y a des mariages qui ne durent que la nuit nuptiale », raconte-t-il, évoquant le cas d’un homme ayant demandé le divorce parce que l’apparence physique de son épouse ne correspondait pas à ses attentes.
Selon le magistrat, les divorces sont principalement prononcés pour violences conjugales, infidélité, difficultés financières et manque de communication, conformément à l’article 348 de la loi n°2011-087 du 30 décembre 2011 portant Code des personnes et de la famille.
Pour le sociologue Dr N’Fali Dembélé, cette hausse s’explique aussi par l’érosion des valeurs traditionnelles qui conféraient autrefois au mariage son caractère sacré. « Le mariage est de plus en plus banalisé », observe-t-il, rappelant cette formule de Seydou Badian : « Le mariage n’est pas une plaisanterie ».
Aujourd’hui, le choix du conjoint est souvent guidé par des considérations matérielles plutôt que par la raison. Les mariages de raison, autrefois valorisés, cèdent la place à des unions fragiles, où l’amour seul ne suffit pas toujours à durer.
MMD/KM (AMAP)


