Bamako, 23 juin (AMAP) L’Agriculture périurbaine constitue pour certains une aubaine qui en profitent et en font un gagne-pain et pour d’autres des difficultés, a constaté l’AMAP. L’équipe de l’Agence Nationale de Presse du Mali a fait une enquête dans ce domaine.
Dans la localité de Tiéguena, quartier périphérique de Bamako situé sur la route de Ségou, dans la commune de Zan Coulibaly, région de Dioïla, Lévis Thera est un jeune homme âgé de moins de 20 ans rencontré dans un champ à Markacoungo. Il est l’ange gardien qui s’occupe des activités du champ d’environ 7 hectares de Ibrahim Dao. Ce dernier témoigne que son vigile prend bien soin de ses chèvres et poulets ainsi que de son potager. Ce célibataire gardien est payé au même titre que les mariés. « A chaque fois que je viens au champ, je lui apporte des cadeaux afin de l’encourager. Je peux dire qu’il prend le travail au sérieux pour le moment », précise son patron.
Mais visiblement, il n’y a pas assez d’évolution, parce que c’est le champ qu’on avait visité en 2021, cinq ans après. Ni l’élevage, ni le jardinage n’ont progressé. Si au début, Ibrahim Dao, propriétaire du champ d’une superficie de plus de 5 hectares, gagnait un peu dans l’agriculture, précisément la culture du maïs, arachide et haricots, aujourd’hui, il affirme que tous les rendements connaissent une chute.
« J’évolue dans le secteur agricole depuis presque 10 ans. Mais je peux dire que c’est une activité dans laquelle je ne gagne pas. Mon problème majeur est un manque de main-d’œuvre ou de gardien. Ils ne prennent jamais le travail au sérieux en mon absence. Un gardien a fui une fois, exposant mes tomates et d’autres cultures dans le jardin. Il y a également certains autochtones du village qui les découragent de faire les travaux. Pour l’instant, ce que je dépense dans ces activités, je n’en bénéficie pas », raconte-t-il.
Malgré sa volonté et sa détermination, M. Dao regrette aujourd’hui de voir ses projets régressés. « On peut toujours avoir l’envie de se lancer dans l’agriculture ou bien l’élevage, mais tant qu’on n’a pas des personnes pour accompagner, ça devient toujours compliqué. »
Réussir avec l’implication de soi même
« Il est impossible de réussir dans l’agriculture périurbaine sans l’implication de soi-même, comme toute autre entreprise », ces propos viennent de Mamadou Dembélé, géomètre de profession, qui s’est lancé dans l’agriculture périurbaine depuis 2020. Sur une surface de 2 hectares et demi, située à Korokoro, dans la commune de Zan Coulibaly, région de Dioïla, il dit regretter de s’être lancé dans le domaine de l’agriculture. « Après six ans d’activité, je constate que je n’ai rien bénéficié dans cette activité. Parfois ce sont mes neveux qui m’accompagnent, mais aujourd’hui, ils ont d’autres préoccupations professionnelles. La main-d’œuvre… À ma présence, ils travaillent, mais une fois que je quitte le champ, ils ne font rien », fait t-il savoir.
« Je paie la main-d’œuvre. Pour faire le jardin ou l’agriculture ordinaire, tout nécessite des dépenses. Pour aller au champ, il faut du carburant. Parfois, je dépense plus de 100.000 Fcfa par mois, mais je n’ai jamais encaissé cette même somme comme bénéfice pendant trois mois. Je compte même abandonner ce projet pour en faire d’autres », ajoute Mamadou Dembélé, âgé d’une cinquantaine d’années.
Pendant la période de contre-saison, il fait du jardinage. « J’ai une plantation mais, à côté, je fais du jardinage. Il s’agit notamment des légumes et des tubercules. Mais mon souci a toujours été un problème de main-d’œuvre. Ils ne prennent jamais le travail au sérieux », déplore-t-il. Et de raconter avec amertume ce qu’il subit actuellement. « La main-d’œuvre que j’ai ne fait rien. Cette année, avec la crise de carburant, je ne vais pas régulièrement au champ. Ce qui a fait que même les bananiers qui étaient là sont perdus par manque d’eau, alors que le forage marche bien. »
Bréhima Sogoba s’est lancé dans ce projet depuis six ans, mais le journaliste de profession affirme également que le grand défi est lié aux problèmes de gardiens. « Notre engagement dans l’agriculture a commencé en 2021, avec l’acquisition de cinq hectares aux environs de Bamako, précisément à Korokoro, dans la commune de Zan Coulibaly. Les premiers obstacles ont été l’accès à la terre et à l’eau, auxquels s’ajoute le manque d’accompagnement de l’État. Cinq ans après, nous avançons tant bien que mal avec nos maigres moyens. »
le défi le plus marquant reste celui des ressources humaines
Selon lui, le défi le plus marquant reste celui des ressources humaines. Dans l’agriculture, la main-d’œuvre est instable et peu qualifiée. « Les employés ne sont pas toujours conscients de leurs responsabilités et la continuité de leur contrat dépend souvent de leur humeur. Cela fragilise le secteur et nous expose comme des proies faciles », avance-t-il.
Pour pallier ce problème, M. Sogoba suggère l’implication des professionnels dans le domaine. « Je suis convaincu que l’intégration de jeunes sortants spécialisés en agriculture pourrait professionnaliser le domaine et apporter plus de stabilité », estime-t-il.
De même, Sitan Sanogo, spécialiste en aménagement et gestion des ressources forestières et halieutiques (AGRFH), fait le suivi d’une ferme située à une dizaine de kilomètres de Baguineda depuis plus d’une année. Elle avance que son patron enregistre de grandes pertes avec le manque d’engagement de la main-d’œuvre. « Je peux dire que le promoteur a perdu beaucoup de millions de Fcfa au cours d’une année. Il a des bœufs importés, qui coûtent cher. Il a perdu beaucoup de ces animaux. Ils sont payés entre 400.000 et 500.000 Fcfa. C’est vrai, ils ne sont pas adaptés à l’environnement, mais les gardiens ne s’y intéressent pas. Le promoteur ne vient que le week-end », constate-t-elle.
La détentrice du Diplôme universitaire des techniciens supérieurs de l’IPR/IFRA de Katibougou estime « qu’il ne fait pas de contrôle. Les ouvriers sont au champ, chacun fait ce qu’il veut. Même le jardinage qu’il fait… Il y a beaucoup de pertes ».
l’activité est rentable, mais à condition d’un ultime sacrifice, un don de soi-même.
Sur dix personnes interrogées, seulement deux ont prouvé que l’activité est rentable, mais à condition d’un ultime sacrifice, un don de soi-même. Tel est le cas de la famille Kansaye. Avec une surface de 5 hectares, à une dizaine de kilomètres de Zantiguila, l’agriculture demeure une bonne affaire. Sékou Salihou Kansaye est le chef d’équipe. Le champ est exclusivement géré par la famille. Ils sont au nombre de cinq personnes, avec un gardien, mais qui y travaillent. « Nous avons commencé l’agriculture il y a bientôt cinq ans. Mais je peux dire que c’est une activité rentable. Parce que ce sont nous-mêmes qui sommes en première ligne. La main-d’œuvre joue un rôle secondaire dans notre champ. Pendant l’hivernage, nous cultivons du maïs et d’autres céréales. Cette année, nous avons fait la contre-saison. Un projet nous a offert des matériels avec des semences. Et la première expérience a été une réussite. Nous avons eu plus de trois tonnes d’oignons », a expliqué Sékou Salihou Kansaye. Son neveu Boubacar Kansaye, qui s’est engagé volontairement à développer ce projet, rebondit sur ses propos.
Sidiki Coulibaly est un technicien de l’agriculture. Après des études, il a été recruté par le patron d’une entreprise agricole. Pour lui, la terre ne ment pas, seulement elle a besoin de vrais techniciens. « Je travaille dans un champ. Nous sommes plus de cinq jeunes, tous diplômés dans le domaine de l’agriculture. Nous cultivons des céréales et d’autres. Je peux dire que nous faisons toujours de bonnes récoltes. Le propriétaire ne fréquente pas le champ, mais il est toujours satisfait. Parce que ce sont des professionnels qui sont à la tâche. Nous sommes payés régulièrement », a-t-il détaillé. Il pense que ceux qui ne gagnent pas dans ces activités ne s’y intéressent pas ou confient leurs travaux à des profanes.
Un champ n’est pas une maison
Mohamed Dembélé, ingénieur agronome, travaille dans une société d’agrobusiness. Il souligne que beaucoup de propriétaires de champs aux environs de Bamako sont confrontés à ce problème. « Un champ n’est pas une maison, donc il ne se gère pas avec un gardien. Beaucoup investissent dans l’agriculture, des millions sont dépensés, mais les champs sont confiés à des personnes qui ne maîtrisent pas l’agriculture. Un gardien n’attend que son salaire de fin de mois, alors qu’un agriculteur cherche des rendements », déplore-t-il.
Il insiste que ce n’est pas le même métier : quand la technique est confiée à quelqu’un qui ne connaît pas, l’échec commence dès le premier jour. Un champ a besoin de suivis quotidiens, avec des décisions techniques. La solution est de confier la sécurité à un gardien et la production à un agriculteur expérimenté, a-t-il tranché.
Si les propriétaires de champs estiment que leur échec est lié aux comportements de certains ouvriers, ces derniers dénoncent une exploitation dans l’exercice de leur travail. 
Ils travaillent par mois. Dans certains contrats, ils sont recrutés comme gardiens, mais jouent le rôle de main-d’œuvre, même si le salaire reste le même. Yaya Dembélé, qui est aujourd’hui meunier à Bamako, a travaillé en tant que gardien dans un champ. Il raconte : « J’ai eu la chance de travailler avec un patron qui me payait 50 000 FCFA, en prenant en charge la nourriture et les frais de condiments. Mais à part lui, dans ce secteur, personne d’autre ne le fait. C’est ce qui complique vraiment cette activité. »
D’après lui, le travail mensuel peut être aussi compliqué que facile, selon le patron avec lequel on travaille. Parmi les propriétaires de champs, la grande majorité environ 95 % cherchent seulement à exploiter leurs ouvriers. M. Dembélé se plaint : « Les salaires sont très bas, les paiements souvent en retard, et la nourriture du gardien est à leur charge. Avec une rémunération de 45.000 à 50.000 Fcfa par mois, toutes les dépenses sont incluses. Pourtant, ils exigent énormément de travail dans des conditions misérables, sans repos. »
Un autre cas, mais une réalité. Il s’agit d’Ousmane Sidibé, qui a travaillé dans un champ, mais les conditions précaires l’ont contraint à abandonner. « J’étais payé 35.000 Fcfa, y compris toutes mes dépenses, nourriture et autres besoins. J’étais recruté comme gardien, mais je m’occupais également du jardin. Ensuite, mon patron était trop mesquin. Nous avons cassé le contrat après seulement trois mois. Aujourd’hui, je travaille dans une machine qui moud l’or. Par mois, je peux avoir le double de ce que je gagnais au champ », conclu t-il.
Moussa M. Dembélé


