Cette enquête, réalisée entre mars et avril 2026, aborde la problématique de l’engrais subventionné et l’impact sur les producteurs locaux de la diminution de la quantité mise à disposition
Bamako, 17 juin 2026 (AMAP)– Le DAP (phosphate diammonique), l’urée et les engrais NPK figurent parmi les intrants agricoles les plus utilisés au Mali. Essentiels à la croissance des cultures et à l’amélioration des rendements, notamment dans la riziculture, ces produits sont aujourd’hui au cœur d’une crise qui fragilise progressivement l’agriculture familiale. Sur le terrain, de nombreux producteurs deplorent les retards de distribution des engrais subventionnés, l’insuffisance des quantités disponibles et l’augmentation continue des coûts de production.
Dans plusieurs zones rizicoles du pays, les cultivateurs affirment être contraints d’acheter les intrants au prix du marché lorsque les subventions tardent à arriver. Le sac d’engrais subventionné, vendu autour de 14.000 FCFA, peut atteindre jusqu’à 30.000 FCFA sur le marché libre. Une situation qui pèse lourdement sur les exploitations familiales déjà confrontées à la hausse du coût de la main-d’œuvre, de l’eau et des équipements agricoles.
À cela s’ajoute une forte demande autour du riz local, parfois acheté en grande quantité par des commerçants venus des pays voisins, réduisant ainsi sa disponibilité sur les marchés maliens. Pourtant, malgré cette demande, les producteurs peinent de plus en plus à rentabiliser leurs exploitations.
Installé dans la culture du riz depuis près de 30 ans, Boubou Doucouré exploite un hectare de riz. Lors de la précédente campagne agricole, il explique avoir obtenu environ 80 sacs de riz paddy, soit 3 à 4 tonnes. Cette année, il espère atteindre les 5 tonnes. Mais selon lui, les rendements pourraient être bien meilleurs si les producteurs bénéficiaient d’un meilleur encadrement et de formations techniques adaptées. Il estime que le Mali aurait pu atteindre depuis longtemps l’autosuffisance en riz, voire exporter sa production.
À une cinquantaine de kilomètres de Ségou, Mama Traoré cultive également du riz depuis cinq ans sur deux hectares. Il explique que l’accès aux engrais devient de plus en plus difficile. Selon lui, plusieurs cultivateurs ont le sentiment que seuls certains privilégiés parviennent à obtenir les intrants subventionnés. Le sac d’«engrais blanc», qui coûtait environ 23.000 FCFA, est désormais evendu entre 30 000 et 37.500 FCFA selon les variétés. Outre les engrais, il évoque aussi les difficultés liées à l’adduction d’eau dans les périmètres agricoles.
Pour Dikoré, riziculteice depuis près de vingt ans et propriétaire de dix hectares, la situation du marché devient tout aussi préoccupante. Elle explique que le riz local peine aujourd’hui à concurrencer le riz importé, vendu à des prix beaucoup plus accessibles. Selon elle, les producteurs maliens ne peuvent pas réduire leurs tarifs en raison du coût élevé de la redevance eau, des intrants, de la main-d’œuvre et des équipements.

Elle rappelle qu’avant la dégradation de la situation sécuritaire, les commerçants se rendaient facilement dans les localités autour de Niono pour acheter du riz. Désormais, les déplacements sont devenus plus compliqués. «Aujourd’hui, j’ai plus de dix tonnes de riz invendues», regrette-t-il.
Du côté des revendeurs d’intrants agricoles, les inquiétudes sont également nombreuses. Moussa Doumbia explique que pour cultiver un hectare de riz, un producteur a besoin d’environ six sacs d’engrais. Pourtant, lors de la précédente campagne agricole, certains cultivateurs n’ont reçu qu’un seul sac subventionné au lieu des six nécessaires. Selon lui, cette situation a contraint de nombreux producteurs à réduire leurs superficies cultivées. Certains exploitants qui prévoyaient de cultiver dix hectares se sont finalement limités à trois hectares faute d’intrants suffisants.
Le revendeur précise également que plusieurs cultivateurs se tournent désormais vers le marché libre pour compléter leurs besoins. Il indique que les commerçants achètent parfois le sac de NPK 17-17 à environ 26 000 FCFA pour le revendre entre 26.500 et 27.000 FCFA. Toutefois, beaucoup de producteurs ne disposent pas des moyens nécessaires pour acheter les quantités requises à ces prix.

La distribution de l’urée constitue par ailleurs un défi sécuritaire majeur. À la Direction générale de l’Agriculture, Tiémoko Lanfia Touré explique que cet engrais peut être détourné pour la fabrication d’explosifs artisanaux. Son transport nécessite donc plusieurs autorisations militaires, ce qui ralentit considérablement son acheminement vers certaines régions. Dans les zones considérées comme rouges, certaines cargaisons restent même bloquées pendant plusieurs mois.
Le président de l’Union nationale des revendeurs d’intrants agricoles du Mali partage également ses inquiétudes. Il rappelle que les fournisseurs répondent aux appels d’offres lancés par l’État, mais que la baisse des subventions rend aujourd’hui les engrais beaucoup plus coûteux pour les producteurs. Selon lui, «un hectare nécessite six sacs d’engrais, mais certains producteurs n’ont reçu qu’un seul sac subventionné».
Au Grand marché de Bamako, précisément à «Niono Place», Adama Diarra, vendeur grossiste de riz, observe une domination croissante du riz importé. Selon lui, les consommateurs se tournent principalement vers ce produit en raison de son coût plus accessible. Il explique que le sac de 100 kg de riz importé tourne autour de 31.000 FCFA, tandis que le riz local varie généralement entre 37.500 et 45 000 FCFA.

À la Direction générale de l’Agriculture, Tiémoko Lanfia Touré revient également sur l’évolution des subventions agricoles. Il rappelle que l’État malien subventionne les engrais depuis 2008, mais que des difficultés budgétaires sont apparues à partir de 2023. Il précise que plusieurs projets, notamment le Projet de résilience et de sécurité alimentaire (PRSA), appuyé par la Banque mondiale, ont permis l’acquisition de milliers de tonnes d’engrais DAP et NPK.
Il explique également qu’en 2024, le Mali a bénéficié d’un don d’urée en provenance de la Russie. Cet engrais a ensuite été revendu au prix subventionné habituel de 14.000 FCFA avant d’être distribué à travers les offices agricoles et les directions régionales de l’Agriculture. En 2025, le Projet de diversification agricole pour les zones semi-arides et arides (PDASAM), financé avec l’appui de partenaires internationaux, a permis la distribution de plus de 21.000 tonnes d’engrais minéraux.
Cependant, plusieurs difficultés persistent. Selon ce responsable, l’Office malien des produits agricoles (OMAP) peine encore à recouvrer une partie importante des montants dus par certains commerçants. Sur plus de 6 milliards de FCFA attendus, seulement un peu plus de 2 milliards auraient été récupérés. Certains fournisseurs, craignant de ne pas être remboursés, auraient ainsi bloqué les recettes issues des ventes.

Le responsable souligne également que les critères de sélection des fournisseurs devraient être revus afin d’éviter que certains mauvais payeurs soient reconduits chaque année. Il reconnaît par ailleurs que les quantités subventionnées ont fortement diminué depuis 2020. Alors qu’avant cette période les enveloppes allouées avoisinaient 30 milliards de FCFA, elles tournent aujourd’hui autour de 15 milliards, voire beaucoup moins en ressources réellement disponibles.
Cette baisse des subventions s’explique aussi par la flambée mondiale des prix des intrants agricoles depuis le début du conflit entre la Russie et l’Ukraine. Face à cette situation, plusieurs acteurs du secteur réfléchissent désormais à réorienter les subventions vers les équipements agricoles et les infrastructures plutôt que vers les engrais seuls.
Le même responsable évoque enfin les retards dans la tenue du Conseil supérieur de l’Agriculture, habituellement organisé en mars. Selon lui, ces reports retardent considérablement la validation des enveloppes budgétaires et, par conséquent, la mise en place des engrais avant l’hivernage. Tant que ce conseil ne se tient pas, les montants consacrés aux intrants agricoles ne sont pas officiellement validés.

Sur le terrain, les conséquences sont déjà visibles. Entre la hausse des coûts, la diminution des subventions, les difficultés d’approvisionnement et l’insécurité, de nombreux producteurs réduisent progressivement leurs superficies cultivées. Derrière les retards d’engrais se dessine ainsi une fragilisation croissante de l’agriculture familiale, pilier de la production rizicole malienne.
Pour l’économiste Modibo Mao MAKALOU, le Mali importe une quantité importante de ses produits alimentaires, principalement du riz bien qu’étant l’un des principaux producteurs de riz d’Afrique et malgré un vaste potentiel agricole encore inexploité.
La production locale selon le spécialiste, fait face à des défis de productivité, tandis que les importations, souvent moins chères, peuvent concurrencer les agriculteurs locaux dont les coûts de production sont élevés en l’absence des subventions aux intrants agricoles.
AC/CMT (AMAP)


