Sikasso, 31 décembre (AMAP)La mendicité prend de l’ampleur dans notre pays, malgré les textes l’interdisant. Phénomène inquiétant, elle concerne tous les âges et est devenue un véritable problème de société.
A Sikasso, tout comme dans plusieurs régions du Mali, la mendicité est perçue comme une habitude et un moyen facile de se faire de l’argent. Elle existe depuis la nuit des temps. La mendicité est généralement pratiquée par les adeptes de la religion musulmane. Elle est pratiquée par les enfants talibés de 6 à 12 ans révolus et les personnes handicapées. Pour ce faire, les maîtres coraniques assurent l’apprentissage mais les mendiants vont à la quête de l’argent et du petit pain. Rencontrer des enfants pieds nus, vêtus de haillons, tendant la main aux passants pour demander de l’argent, un morceau de pain ou d’autres types de nourriture n’est plus étonnant. Seuls ou accompagnant une personne handicapée, ils sont nombreux à mendier chaque jour devant les mosquées, les restaurants, les domiciles, les marchés et au bord des goudrons de la cité verte du Kénédougou.
«Dalagarib ! dalagarib !dalagarib ! », s’écrie le petit Yaya Bamba devant une porte au quartier Bougoula-ville de Sikasso. Alors qu’il ne fait que 7h du matin, le petit garçon d’environ 6 ans est déjà sur pied à la quête de son pain quotidien. Yaya Bamba confie qu’il est venu de Loulouni (situé à une cinquantaine de kilomètres de Sikasso) avec son maître coranique.Ce dernier leur apprend le coran. « Chaque jour, nous allons à la rechercher de la nourriture ou de l’argent. Si je ne ramène rien, on me puni. Or, moi je veux apprendre, pas mendier », déplore-t-il, la voix très pathétique.
Tout comme Yaya Bamba, Boubacar se trouve dans la même situation.Il est venu de Mopti. Il affirme qu’il a été confié à un maître pour apprendre le coran. Mais très souvent, il est contraint de mendier dans les rues pour ramener de l’argent ou de la nourriture chez son maître. « Des fois, je passe toute la journée les mains vides. J’aimerais retourner à Mopti mais je ne peux pas sans l’autorisation de mon maître », témoigne-t-il.
Le cas de Karim sort un peu de l’ordinaire. La mendicité est devenue son métier. Agé de 38 ans, il est marié et père de trois garçons. «Je suis dans la rue depuis plusieurs années…Parfois j’emmène mes enfants avec moi car avec eux, les gens sont plus tolérants et ils donnent plus facilement de l’argent ou de la nourriture. Je sais que ce n’est pas bien mais c’est pour notre survie… », explique-t-il.
La maman Aïssata Diallo se trouve dans une situation complexe. Elle soutient que son mari l’a « tout bonnement » abandonné avec ses enfants. Alors, chaque jour, elle a peur de pouvoir subvenir aux besoins de ses enfants. «Mon fils Kalifa a 10 ans. Je l’envoie mendier au grand marché malgré moi-même.Il m’apporte un peu d’argent ou de nourriture », explique-t-elle. Elle ajoutera qu’elle est consciente que ce n’est pas une vie pour un enfant mais elle n’a rien à lui donné et elle n’a pas d’autres alternatives.
Pour sa part, le maître coranique Amadou Diallo révèle qu’il a sous sa responsabilité plus de 40 enfants, âgés de 6 à 14 ans depuis plus de 20 ans. Il reconnait que les pratiques doivent évoluer. « A l’époque de mon père, les talibés mendiaient mais c’était surtout pour apprendre de l’humilité. Aujourd’hui, ce n’est plus pareil. Beaucoup de maîtres abusent. Ils utilisent les enfants comme une source de revenus. Or, ces enfants nous sont confiés par Dieu et par leurs parents. On doit les protéger », précise le maitre coranique. A l’en croire, le gouvernement doit prendre des dispositions contre ceux qui ne font pas bien leur travail. Sinon, on perdra l’essence même de l’éducation coranique.
« Dans l’islam, aider les pauvres est un devoir mais la mendicité forcée, particulièrement celle des enfants, n’est pas conforme à notre religion », dira l’imam Oumar Sissoko de la mosquée du quartier Médine de Sikasso. Il soutient que le Prophète (PSL) encourageait le travail plutôt que la mendicité. Les maîtres coraniques, selon lui, doivent prioriser l’éducation et les valeurs de la responsabilité. Ils ne doivent pas exploiter les enfants.
Pour le chef de la division promotion enfant et famille de la direction régionale de Sikasso, Ousmane Keita, la mendicité des enfants reste une réalité bien présente. Selon lui, c’est le cas des talibés qui est le plus fréquent dans la cité verte du Kénédougou. Et ce, malgré les efforts de sensibilisation entrepris pour mettre fin à la pratique. A l’en croire, cela fait une belle lurette que la sensibilisation pour l’abandon de cette pratique a baissé de niveau compte tenu du comportement de certains maîtres coraniques. « Ces derniers pensent que la pratique est une loi divine et arrêter cela signifiera se mettre en désaccord avec la religion », dixit-il. En outre, il a rappelé que jadis, précisément dans le temps d’El hadj Oumar, les gens mendiaient pour avoir de quoi manger. Mais aujourd’hui, la mendicité est devenue une véritable profession. « C’est cela le drame. Les parents ne contribuent pas et les maîtres coraniques tirent profit… »,indique-il. Et de poursuivre qu’à l’heure, le phénomène persiste, or, très peu d’initiatives sont actuellement entreprises pour mettre un terme à la pratique au sein de la communauté. Certains maîtres coraniques, au lieu de se limiter à l’enseignement du coran, exploitent les enfants dans les travaux champêtres. Ils les obligent à mendier dans les rues. Pour d’autres, chaque enfant doit amener un montant fixe dans la journée.
Sur le registre des actions menées dans le cadre de la lutte contre la mendicité, Ousmane Keita affirme qu’au niveau régional, en 2024, la direction régionale de la promotion de la Femme, de l’enfant et de la famille et ses partenaires ont accompagné plus d’une dizaine d’enfants talibés dans leurs localités. Il s’agit, entre autres, de Kadiana, Bougouni, Ségou, la Côte d’Ivoire…Comme stratégies de lutte contre le phénomène, la direction organisait entre 2011 et 2012, des causeries-débats. Ces rencontres réunissaient les imams, les maîtres coraniques et les chefs de quartiers. Ils échangeaient sur les questions liées à la mendicité des enfants à Sikasso.
En somme, la mendicité des enfants est une problématique qui touche l’ensemble de la société. Les parents doivent dégager leurs responsivités face au phénomène. Les maîtres coraniques ne doivent pas exploiter les enfants et les autorités doivent prendre des dispositions pour freiner le fléau qui ne cesse d’alimenter le banditisme dans la société.
AD/KM (AMAP)


