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Production agricole : Les femmes rurales bousculent les traditions

De plus en plus, de braves dames se font une place au soleil en tant que propriétaires de champs. Une véritable révolution au Mali où la tenure des terres était exclusivement réservée aux hommes

Par Anne-Marie Kéita

 Bamako, 01 déc (AMAP) Au Mali où la terre appartient globalement aux hommes, il était rare de voir les femmes pratiquer la riziculture. Depuis plus d’une décennie maintenant, les femmes bousculent les traditions, aidées en cela par les organisations de défense de leurs droits. En plus des travaux ménagers, elles font la riziculture et sont fortement impliquées dans les semis, l’entretien des parcelles et la récolte.

Sélingué est à 178 km de Bamako, la capitale malienne. Dans ce village connu pour son barrage hydroélectrique, plusieurs ethnies cohabitent : malinkés, peuls, Bamanans, Dogons… Le commerce et l’agriculture sont les principales activités exercées dans cette zone. Ces activités sont aussi bien pratiquées par les hommes que par les femmes. Ces dernières représentent une large part de la main-d’œuvre agricole, formelle et informelle, et contribuent de manière significative à la sécurité alimentaire et au renforcement de la résilience face aux changements climatiques.

Dans cette zone, la riziculture, demeurée longtemps l’apanage des hommes, a été complètement récupérée par les femmes. Cette inversion de la tendance dans la culture du riz a été favorisée par certains facteurs, notamment l’installation de l’Office du développement rural de Sélingué (ODRS), mais aussi des organisations et projets non étatiques.

MAITRISE DE L’EAU – Un périmètre irrigué aménagé avec maitrise totale de l’eau et placé sous la responsabilité de l’ODRS, a largement contribué à l’intégration des femmes dans la riziculture. Elles occupent aujourd’hui l’essentiel des surfaces aménagées dans ce périmètre, où nous avons rencontré Djélika Keïta dans son champ de riz. Cette «nyéléni» (brave femme), une daba suspendue à l’épaule, confie avoir commencé à cultiver le riz bien avant l’aménagement du périmètre. Du haut de ses 60 ans, elle conduit toutes les opérations techniques jusqu’à la phase de croissance des plants. Cela, avec l’accompagnement des techniciens spécialisés en aménagement et en production végétale.

«L’ODRS nous donne les intrants et tout le nécessaire pour nous aider. A la fin de la récolte, nous remboursons les frais», explique-t-elle. La paysane a acquis une parcelle de 0,25 hectare au périmètre irrigué de Sélingué sur laquelle, elle cultive le riz «NénéKala», une variété qui résiste au froid. De la préparation du champ jusqu’à la récolte, aidée souvent par ses enfants, elle mène la grande partie des travaux. «Aujourd’hui, je n’ai plus assez de force, car c’est un travail qui demande beaucoup d’énergie», avoue la sexagénaire.

La culture du riz commence fin juin et se termine à la mi-décembre. « Les travaux débutent par le semis, puis

viennent le désherbage, l’entretien et la récolte », détaille Mme Sanogo Mah Sanogo. Elle fait son champ de riz en fonction de sa disponibilité, car elle doit aussi assurer les tâches ménagères. Son agenda familial surbooké impacte sur son rendement agricole.

Les nouvelles technologies, y compris «RiceAdvice» (un outil d’aide à la décision permettant aux agriculteurs d’a

ccroitre leurs productivités), ont beaucoup facilité aux femmes la culture du riz à Sélingué. Mme Sanogo confirme l’utilité de cet outil qui lui a permis de choisir la variété «Arica 3» résistante à l’eau, à la sècheresse et aux infestations. Notre rizicultrice espère sur un bon rendement avec au moins 20 sacs de riz cette année. Mais, elle déplore l’insuffisance de la main-d’œuvre agricole, une situation due au fait que «beaucoup de jeunes migrent vers les sites d’orpaillage».

DÉPENSES FAMILIALES – «En s’appropriant les nouvelles techniques culturales, nos rendements de riz se sont nettement améliorés», atteste Fatoumata Bayo, une des agricultrices qui travaillent dans le périmètre irrigué de Sélingué. Il a fallu du temps pour qu’elle réussisse à vaincre les pesanteurs socioculturelles et se lancer dans la riziculture. «A cause de nos coutumes, j’avais peur de pratiquer l’agriculture», dit-elle.

Rokiatou Diarra, mère de 4 enfants, arrive à bien concilier travaux champêtres et ménagers. Puisqu’elle ne peut compter sur sa progéniture (tous jeunes), la brave dame s’occupe seule de l’entretien de son champ rizicole. C’est en 2015 qu’elle a commencé à s’intéresser à l’agriculture, particulièrement à la riziculture. Aujourd’hui, elle tire un gain substantiel de la vente du riz. «Avec le soutien des organisations (gouvernementales et non gouvernementales), j’ai pu produire un hectare de riz cette année», explique avec fierté Rokiatou Diarra. Elle reste consciente que la riziculture demande de la persévérance.

Les revenus tirés de la riziculture couvrent une bonne partie des dépenses familiales. En effet, les femmes utilisent leurs gains pour subvenir aux besoins en alimentation et faire face à la scolarité des enfants, aux dépenses de santé, entre autres. Ainsi, la riziculture permet aux femmes rurales d’avoir une autonomie financière et de ne pas dépendre de leurs conjoints sur ce plan. Ces revenus sont aussi essentiels dans le développement de la famille.

Aux dires de Djélika Kéita, c’est grâce à sa production rizicole qu’elle arrive à gérer la période de soudure. «Depuis que je me suis investie dans la riziculture, nos conditions se sont améliorées, car on produit mieux et on mange bien. J’y mets tout mon cœur», déclare Maïmouna Samaké, rizicultrice à Maninkoura, un village situé à 45 kilomètre de Sélingué. Et, aujourd’hui, avec un bon rendement, elle a pu aider son mari à construire une maison.

Egalement, les «revenus de la production du riz m’ont servi à lancer d’autres projets comme l’élevage», a-t-elle conclu.

AMK/MD (AMAP)