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Bamako – Conakry par la route : L’odyssée vaut le détour 

Reportage 

Ahmadou CISSÉ

Bamako, 20 juil (AMAP) Les lumières ne sont pas éteintes dans les bureaux des Douanes. Il est pourtant 22 heures passées de quelques minutes à Kouremalé. Cette frontière entre le Mali et la Guinée est des plus cocasses. Les deux pays se partagent, à part égale, le même village. Cela arrache un brin de sourire : certaines familles sont installées sur la ligne frontalière qui cherche en vain à diviser le Mali et la Guinée. En bonne intelligence, on dit : Kouremalé Mali et Kouremalé Guinée.

L’arbre qui marquait la frontière est tombé sous le poids de l’âge. Dès lors, une borne en béton prit la relève. Dans le bâtiment vieillissant et fort exiguë des soldats de l’économie, tout le monde est à son poste. Les dossiers entassés par dévers lui, le chef du bureau les évacue comme il peut. Un travail de forçat pour un inspecteur des douanes de près de deux décennies de carrière au compteur. «Nous n’avons même plus de vie de famille. Le douanier, c’est aussi ça ! », lâche-t-il. 

La frontière, c’est deux barrières de sécurité. Les services des douanes et de sécurité des deux pays contrôlent et filtrent les passages. Entre les deux, il y a une bande neutre d’une centaine de mètres qui sert d’aire de stationnement. Pour la petite histoire, les véhicules à destination du Mali sont orientés vers Bamako. Ceux en partance pour la Guinée sont tournés vers ce pays. Dès lors, nul n’est censé ignorer cette règle. Les formalités de passage sont faites même aux heures tardives. Seulement, il faut mettre la main à la poche. Une espèce d’échange de bons procédés. Il ne faudrait pas en dire davantage. Les relations bilatérales entre les deux pays sont au beau fixe du fait, essentiellement, de la similarité de la situation politique.

NATURE GÉNÉREUSE – Après Kankan, plus en profondeur des terres guinéennes, une très longue route se déroule devant le voyageur. Par le passé, le tronçon Dabola-Kouroussa a tiré sa célébrité de l’état cahoteux du bitume. Même la beauté du paysage ne peut faire oublier l’enfer de cette piste rouge et serpentée, aujourd’hui, devenue agréable à emprunter. Une forte pluie matinale a arrosé Kankan, la ville natale du chef de l’État guinéen, Mamadi Doumbouya. De même, la quasi-totalité du pays a bénéficié de la générosité divine, le même jour. La Guinée cumule les bienfaits de la mer généreuse, de la forêt abondante et d’un sous-sol gorgé de minerais précieux et de terres rares. Mais le développement du pays ne reflète pas cette surabondance naturelle de richesses.

La chaussée est carrossable de Bamako à Conakry. Les Guinéens ont mis une bonne dizaine d’années pour réaliser cette route dans un relief très accidenté. Autant de ponts que de kilomètres, serait-on tenté de dire. Mais au bout du chemin, ils ont pu doter le corridor de la meilleure route de la sous-région. Les ingénieurs et les ouvriers sont encore à la tâche, à mettre les dernières touches à l’ouvrage. «Vraiment, pour la route, rien à dire. Auparavant, nous passions des journées sur une route qui casse nos camions et nos reins avec. Aujourd’hui, on l’avale d’un trait. Seulement, les autorités guinéennes et (même) maliennes doivent travailler à calmer les ardeurs financières des policiers et des gendarmes sur la route», confie le vieux chauffeur Abdoulaye Sogoba, confortablement installé dans la cabine de son camion.

BLO, LE ROUTIER – Il connaît le moindre virage de l’axe pour l’avoir fréquenté pendant plus d’une décennie. Bonnet couleur chocolat qui cache à peine ses cheveux blancs, Blo prend la vie du bon côté. «Tant qu’on avance, on finira par arriver», c’est son leitmotiv. Sur la route, il est reconnu par son camion blanc-rouge sur lequel il est inscrit une sagesse : «Dieu seul sait !». Cette écriture côtoie la «Chahada» manuscrite en arabe.

Lui-même chétif, nez sévèrement aplati qui surplombe de généreuses lèvres. La cola qu’il ne cesse de mâcher, a légèrement abîmé ses dents. Il est jovial, fait toujours un jet de phare pour saluer les automobilistes qu’il croise. Blo sourit aux agents de sécurité et il lui arrive même de lever la main aux troncs d’arbres lorsqu’il conduit la nuit.

Il y a aussi ses grosses lunettes noires à la Chuck Norris. Un beau temps berce Dabola, situé à environ 400 km de la capitale. Le vent frais qui s’échappe des collines environnantes est mortelle. La montée des collines abruptes commence ici. Un spectacle saisissant que personne ne peut rater : la traversée des nuages en voiture. Une chimie de la nature qui place de couches épaisses de nuages sur les cimes de la montagne enrobée d’une verdoyante couche d’arbustes.

A une centaine de kilomètres de Mamou, l’enthousiasme est timoré par l’état dégradé de la route sur un segment de hautes montagnes.  Certains chauffeurs surchauffés y laissent fréquemment des plumes. Les véhicules «CH» qui viennent d’Europe, en transit, pour notre pays, sont très souvent défigurées ou très endommagées. Les mauvaises langues racontent partout que des chauffeurs renforcent leurs capacités par des produits dopants. Ces comprimés bon marché en Guinée les aident, semble-t-il, à tenir le coup et les chocs. Seulement, plus tard, ils deviennent dépendants, le corps affaibli, l’esprit flottant et bonjour les dégâts !

CHAUFFARDS – Pour une course normale, le circuit prend 24h. Les casse-cous le réussissent en bien moins. C’est pendant la nuit que Conakry se montre. Avec ses barrages militaires, taxis motos et surtout le tintamarre des klaxons. Mais une ville d’une coquetterie particulière qui se construit petit à petit. Les gratte-ciels sont de plus en plus nombreux. Conakry s’est même fait deux tours jumelles. Que dire de plus ? Si ce n’est dénoncer avec gravité le comportement « cochon » de certains conducteurs de taxi. A la faveur de la nouvelle route, les jeunes chauffeurs se livrent à une course folle, alors que leurs véhicules sont agonisants. Il est arrivé, au sortir d’un village, entre Sindia et Mamou, que deux véhicules de transport en commun fassent le rodéo comme dans un jeu vidéo.

En plus de la vétusté des engins, le pneumatique acheté d’occasion, «casse», manque d’adhérence avec le nouveau bitume lorsque la chaussée est mouillée par la pluie de la veille. Le premier a raté un virage et a fini sa course dans un caniveau à peine achevé par l’entrepreneur chinois. Le second, lui aussi, a mis ses passagers en danger lorsque le pneu arrière s’est désolidarisé du vieux tacot pour se retrouver, trois cent mètres plus loin, dans les habitations. Au prochain virage, un camion transportant des ignames et autres tubercules s’est cassé sur un rocher.

Nombreux comme des fourmis, autour de la pompe à carburant d’une station, à l’entrée de Kankan, les véhicules et motos se mettent à la queue leu-leu pour se ravitailler. Une pénurie dans tout le pays, à deux doigts de la fête de Tabaski. La seule station de la ville, qui a encore de l’essence, ne tiendra pas longtemps, avertit le pompiste, submergé par la très forte demande. Il lui est interdit de servir plus de vingt litres par véhicule et deux par moto. 

AC/MD (AMAP) 

By |2022-07-20T12:27:27+02:00juillet 20th, 2022|actualité, Actualité nationale, economie, features|0 Comments