Bamako, 9 octobre (AMAP) Jadis considérées comme des moments de compassion, de solidarité et de communion avec les familles endeuillées, les cérémonies funéraires semblent connaître une évolution des comportements à Bamako, a constaté l’AMAP.

Dans certains lieux de deuil, les causeries, les rencontres, la consommation du thé et, surtout, l’usage des téléphones portables prennent parfois le pas sur le recueillement et la compassion envers les proches du défunt. Pour plusieurs personnes rencontrées dans la capitale, ces attitudes traduisent un affaiblissement des valeurs de solidarité, de retenue et de respect qui entouraient traditionnellement les funérailles.

« Tout cela relève d’une incompréhension. Pour moi, les funérailles sont faites pour apporter notre compassion à la famille endeuillée, mais c’est devenu le contraire. Le téléphone, le thé, les causeries et bien d’autres occupations prennent le dessus. Nous n’avons plus la même pitié pour le défunt », déplore Alou Doumbia, vendeur de pièces détachées à Banankabougou.

Selon lui, certaines personnes semblent oublier qu’elles pourraient, à leur tour, être confrontées à la perte d’un proche. Il attribue également cette évolution à un affaiblissement de l’éducation familiale. « C’est aussi dû à une démission des parents. L’éducation doit être collective afin de donner aux enfants une bonne conduite et le sens du respect », estime-t-il.

Même constat chez Samba Diallo, pour qui, beaucoup de personnes ne semblent plus mesurer la portée de leur présence dans un lieu de deuil. « Pour beaucoup, les funérailles sont devenues des lieux de rencontre et de causerie. On oublie l’essentiel. Pourtant, c’est un moment qui doit être consacré à la communion et à la compassion », explique-t-il.

Banalisation progressive du deuil

Pour Adama Keita, mécanicien automobile, certaines pratiques observées lors des funérailles témoignent d’une banalisation progressive du deuil. « Aujourd’hui, certains ont transformé les funérailles en lieux de rencontre, comme si c’était un mariage », déplore-t-il. Il dit également avoir été témoin de situations qu’il juge contraires à l’esprit de solidarité qui doit entourer une famille endeuillée, notamment dans la gestion de sommes d’argent collectées au nom des proches du défunt. « Pour moi, il n’y a plus la même piété humaine qu’autrefois », regrette-t-il.

Se remémorant son enfance, Adama Keita souligne qu’autrefois, les familles et les communautés accordaient une attention particulière à l’éducation des enfants face à la mort. « Quand j’étais plus jeune, lorsqu’il y avait un décès dans le quartier, les enfants étaient tenus à distance de la famille endeuillée pendant plusieurs jours. Aujourd’hui, des enfants de sept ou huit ans peuvent aller au cimetière. Il y a une perte du sens du respect », estime-t-il.

Rappel aux croyants

Au-delà des considérations sociales, certains responsables religieux estiment que les funérailles doivent rester des moments de prière, de méditation et de rappel de la condition humaine. Pour Amadou Dieng, islamologue dans une mosquée à Tiéguena, les comportements observés dans certains lieux de deuil doivent interpeller les croyants.

« C’est un rappel pour les musulmans et une occasion pour les croyants de se concentrer davantage sur leur religion. Lorsque le Prophète (PSL), se rendait à des funérailles, il observait une attitude empreinte de recueillement, tout comme ses compagnons », explique-t-il.

Selon lui, les discussions inutiles, les distractions et les comportements qui détournent les personnes du recueillement sont contraires à l’esprit qui doit prévaloir lors des funérailles.

Du côté des chrétiens, l’Abbé Michel Dao, du diocèse de Sikasso, rappelle que la mort constitue avant tout un moment de réflexion sur la vie et la condition humaine.

« D’abord, il faudra comprendre que la mort est un mystère qui nous interroge sur notre vécu. Ce vécu nécessite une réflexion, un silence et une méditation. Face à la mort, les cœurs sont brisés et une douleur profonde nous laisse parfois sans mots ni repères », explique-t-il.

Pour le religieux, un enterrement ne devrait pas se transformer en un lieu de conversations bruyantes, de rires ou d’appels téléphoniques intempestifs. Il précise que « la Bible ne dit pas concrètement tout ce qu’il faut faire comme attitude dans un cimetière », mais qu’elle invite les fidèles à adopter une spiritualité fondée sur « la dignité, la sobriété et l’espérance en la résurrection ».

L’abbé Michel Dao rappelle également que, dans la foi chrétienne, le corps humain, créé par Dieu et considéré comme le temple de l’Esprit Saint, doit être traité avec respect et mis en terre avec dignité. « Pour celui qui est conscient de ces aspects, le cimetière n’est ni un lieu de salutations prolongées, ni un lieu de causerie, mais un espace de méditation et de prière pour nos morts », insiste-t-il.

Pour le sociologue Pr Bréhima Ely Dicko, les comportements observés aujourd’hui dans certains lieux de funérailles à Bamako traduisent un processus de désacralisation du deuil. « Les funérailles au Mali sont traditionnellement un espace de solidarité et de retenue. Les comportements que l’on observe aujourd’hui à Bamako traduisent un processus de désacralisation du deuil », analyse-t-il. Selon lui, l’urbanisation et les transformations des rapports sociaux ont progressivement contribué à faire des funérailles des espaces de visibilité et de réseautage. « On ne vient plus seulement pour compatir, mais aussi pour être vu. C’est le signe que l’individualisme pénètre nos rites collectifs les plus sacrés », explique le sociologue.

 Rupture dans la transmission des valeurs entre les générations,

Le professeur Bréhima Ely Dicko relève également une rupture dans la transmission des valeurs entre les générations, perceptible notamment à travers les rires, les discussions et l’usage excessif du téléphone dans les lieux de deuil.

« Autrefois, le savoir-se-tenir en situation de deuil s’apprenait en famille. Cette éducation est aujourd’hui affaiblie. On note aussi l’emprise du numérique qui empêche la pleine présence, même face à la mort », souligne-t-il. Il évoque ainsi une situation de « présence-absence », dans laquelle certaines personnes sont physiquement présentes auprès de la famille endeuillée, mais restent mentalement absorbées par leur téléphone ou par d’autres préoccupations.

Réhabiliter les valeurs essentielles du deuil

Pour préserver le caractère solennel des funérailles, le Pr Bréhima Ely Dicko estime qu’il ne s’agit pas nécessairement de revenir intégralement aux pratiques du passé, mais plutôt de réhabiliter les valeurs essentielles du deuil en les adaptant aux réalités actuelles. Il préconise notamment de redonner aux aînés et aux responsables coutumiers leur rôle de régulation dans les lieux de deuil. Il suggère également davantage de sobriété dans l’organisation des cérémonies, estimant que des moments de recueillement moins longs et moins ostentatoires pourraient favoriser le respect dû au défunt et à sa famille. « Il faut rappeler que le respect du deuil est une valeur d’avenir. La manière dont tu honores les autres est celle dont on t’honorera », conclut le sociologue.

MMD/KM (AMAP)

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