Bamako, 11 octobre (AMAP) Au Mali, certaines odeurs ont le don de s’inviter dans les maisons et de ne plus vouloir en sortir. Le woussoulan, plus connu sous le nom d’encens, en fait partie. Derrière ses volutes parfumées se cache tout un savoir-faire, avec ses variétés, ses mélanges et surtout beaucoup de patience.
Au marché artisanal de Bamako, en Commune III, les senteurs se croisent et ne se ressemblent pas. Dans les petits pots et les préparations exposées à la vente, le woussoulan décline ses parfums : guéni, béninfouti, guéni de Kayes ou de Ségou, sans oublier le « mayon kissaïni », venu du France …
Derrière les effluves envoûtants du thiouraye (en wolof) ou du woussoulan qui rythment le quotidien des concessions maliennes se cache pourtant une réalité économique moins parfumée. Pilier du patrimoine culturel et de l’art de vivre, cet encens traditionnel fait vivre toute une filière, largement portée par des femmes. Mais derrière ce savoir-faire transmis de génération en génération, beaucoup d’artisanes peinent encore à tirer un revenu à la hauteur de leur travail.
Existence de plusieurs types d’encens
« Il existe plusieurs types d’encens, dont le guéni produit exclusivement à Kayes et Ségou, le saraka tènè, le mayon kissaïni qui nous vient du Nigeria, de la France, etc. », explique Mamadou Togo. Si les senteurs font leur chemin jusque dans les maisons, c’est que le produit ne manque pas d’adeptes. « L’encens marche beaucoup en raison de la bonne odeur qu’il dégage », souligne le fabricant et vendeur d’encens depuis plus de 15 ans.
Il précise que les femmes tout comme les hommes l’utilisent pour se parfumer, mais aussi pour donner une odeur agréable à l’intérieur de leur maison. Pour le corps ou pour la maison, le woussoulan a donc plus d’un tour dans son sac. Derrière cette odeur agréable, il y a une chose que l’on ne peut pas brûler : le temps. Lamine Diakité, vendeur d’encens au marché rose de Bamako, en sait bien les exigences. Pour obtenir une odeur « agréable et durable », il indique qu’il faut laisser fermenter le produit pendant trois mois en moyenne, avant de le mélanger à d’autres senteurs, notamment le patisankana mougou (un produit parfumé révélateur d’odeur).
La saison joue également sa partition. Selon Mamadou Togo, l’encens est laissé à reposer dans différentes variétés d’eau et d’huile parfumée. Le processus prend davantage de temps pendant l’hiver, tandis que la chaleur favorise la fermentation. Dans cette affaire de parfum, la patience fait donc partie de la recette. Cette patience, Maïmouna Koné la connaît elle aussi. Commerçante depuis plusieurs années et résidant à Koulikoro, nous l’avons rencontré au marché artisanal de Bamako. Pour sa production, elle utilise notamment le Djékalani, le Guéni Koumaba et le Guéni Bléna de Kayes et plusieurs huiles et parfums. Chez elle, la fabrication passe par deux à trois étapes. Dans un premier temps, l’« encens » est laissé dans de l’eau de parfums différents . Plusieurs mois plus tard, les dernières huiles essentielles sont ajoutées, avant de passer à l’emballage. Une préparation qui demande du temps, mais aussi de l’expérience. « L’encens, ça se vend surtout quand il est de qualité. J’ai hérité de ce savoir-faire et je sais comment le faire » souligne-t-elle sourire aux lèvres. Et une fois le parfum prêt, il faut lui donner un prix. « Je vendais les petits pots à 3 500 Francs cfa au détail et maintenant ils sont vendus à 5 000 Francs cfa », indique Maïmouna.
Selon les ventes, elle peut réaliser environ 15 000 Francs cfa de recette à chaque fin de vente. Du choix des senteurs à la fermentation, des huiles parfumées aux petits pots, le woussoulan demande donc autant de savoir-faire que de patience. Et derrière chaque parfum se cache aussi une activité commerciale qui fait vivre ses fabricants et vendeurs. Dans les maisons, le parfum de l’encens accompagne aussi les habitudes du quotidien. Une odeur qui embaume les pièces, parfume les vêtements et crée une atmosphère particulière. Awa et Binta, utilisatrices d’encens, racontent leur rapport à ce parfum devenu, pour elle, une habitude. Awa Cissé, utilisatrice d’encens depuis plusieurs années, a commencé à en utiliser après son mariage. « Chez nous, il est interdit pour une jeune fille non mariée d’utiliser de l’encens, cela pourrait lui porter malheur. Mais après mon mariage… », explique-t-elle.
Très tôt, elle apprend les usages du produit grâce à sa mère, qui lui en offre régulièrement. C’est ainsi que naît son goût pour ces senteurs. Aujourd’hui, Awa en a même toujours en réserve. Elle s’approvisionne auprès de revendeurs locaux au marché, mais aussi de vendeuses présentes sur les réseaux sociaux. Pour elle, le vendeur importe moins que le parfum. « Moi, j’en utilise tout le temps et j’en ai même en stock. Ce qui m’importe le plus, c’est l’odeur », confie-t-elle. Sa préférence va au mayon kissaïni, qu’elle considère comme le plus agréable, même s’il coûte plus cher que les autres variétés. Un prix qui ne suffit pas à la détourner : « L’odeur en vaut le coup. »
Pour Binta Camara une autre amatrice de woussoulan rencontrée au marché rose affirme que l’encens ne se contacte pas de parfumer, la maison et le corps. Il accompagne aussi les vêtements, elle apprécie notamment sa tenue sur les habits, particulièrement lors des cérémonies comme les mariages et les baptêmes. « L’odeur de ton encens précède ton apparence », estime-t-elle. Pendant ces moments, sentir bon devient presque une manière de se présenter aux autres. La maison n’est pas en reste. Binta utilise également l’encens pour créer une atmosphère « accueillante, hospitalière et chaleureuse ». Pour elle, parfumer son intérieur participe aussi à son entretien et à la propreté de la maison.
Derrière le parfum se cache aussi une dimension plus intime
Mais derrière le parfum se cache aussi une dimension plus intime. Selon Awa, l’encens peut constituer un atout de séduction, ce qui explique notamment, selon elle, pourquoi certaines jeunes filles commencent à l’utiliser après leur mariage. Il accompagne alors la séduction du couple, mais aussi l’entretien de soi et du foyer. Le woussoulan dépasse largement la simple question de l’odeur pour les dames. Il relève de l’habitude, de la féminité, de l’image de soi et même d’un certain art de recevoir. « Il est inconcevable pour moi de vivre sans l’utiliser, d’une manière ou d’une autre », conclut Binta. Séduit également les hommes, qui apprécient ses senteurs jusque dans les espaces de travail.
Sous anonymat, cet homme confie apprécier particulièrement l’odeur du woussoulan, surtout lorsque sa femme parfume ses boubous. Parmi ses préférés, il cite le « Mayon Kisaini », dont le parfum, dit-il, « sent très bon ». Séduit par cette senteur, il lui arrive même de réclamer à sa femme d’en mettre lorsqu’elle oublie.
Son attachement ne s’arrête pas à la maison. Il achète régulièrement du woussoulan auprès d’une vendeuse qui passe à son bureau. Il fait également brûler le produit, certains moments dans son espace de travail, notamment pour parfumer les lieux et accueillir les visiteurs.
Un patrimoine qui se transmet
Pour Dah Kébé, l’encens est loin d’être une simple affaire de parfum. Originaire de Ségou, cette femme connaît bien le produit, qu’elle a fait de son savoir-faire un véritable outil de travail. Lors des mariages, elle intervient auprès des jeunes mariées, un rôle appelé en bambara « Mayamakan ». À ses yeux, le woussoulan est avant tout un patrimoine culturel. Son importance dans la vie des femmes ne se limite pas au fait de sentir bon. Elle évoque notamment le guéni, dont l’usage traditionnel peut prendre différentes formes. « Faire bouillir le guéni et boire cette eau est très bon pour le ventre », affirme-t-elle. Cette pratique, rapportée par l’experte, relève toutefois des usages traditionnels.
Avec l’arrivée des parfums modernes, Dah Kébé constate que l’usage de l’encens a diminué chez certaines femmes. Pourtant, elle estime que sa place reste importante dans la vie féminine. Selon elle, les femmes peuvent l’utiliser pour se parfumer, mais aussi dans les soins du corps, notamment à travers le lavage à l’eau de guéni.
Pour Mme Kébé, le woussoulan n’est donc pas seulement une senteur qui embaume une pièce ou un vêtement, il est aussi un geste transmis, une pratique féminine et une part d’un patrimoine culturel qu’elle souhaite voir perdurer.
Aichata SISSOKO , Kany BARADJI (AMAP)

