Bamako, 19 septembre (AMAP) Il est un peu plus de 15 heures dans un quartier animé de Bamako. Une moto-taxi s’arrête devant un immeuble anonyme, de ceux qui louent des chambres meublées à l’heure ou à la nuitée. Une adolescente en descend, jupe kaki, chemisier plié sur le bras, cartable dans le dos — l’uniforme encore sur elle, comme si elle sortait tout juste des cours. Elle compose un numéro. Moins d’une minute plus tard, un homme descend à sa rencontre, règle la course et l’accompagne à l’intérieur.

La scène ne dure que quelques secondes. Elle illustre pourtant l’un des mécanismes décrits par plusieurs jeunes filles rencontrées au cours d’une enquête menée pendant près d’un an : à Bamako, des adolescentes peuvent être recrutées ou mises en relation avec des clients non seulement dans la rue, mais aussi à travers Facebook, WhatsApp, Snapchat et TikTok.

Derrière les écrans, les mêmes mécanismes se retrouvent : recherche de revenus, influence des pairs, promesses d’argent, intermédiaires, négociation des tarifs et, dans certains cas, violences et exploitation.

Le premier pas

F., élève dans un lycée de la capitale, raconte avoir découvert ce milieu par l’intermédiaire de camarades de classe. Selon son témoignage, aucune d’elles n’avait alors plus de 18 ans.

Ce qui l’avait attirée, dit-elle, était d’abord l’apparence de leurs vies : téléphones, vêtements et chaussures qu’elle ne pouvait pas s’offrir. « Elles avaient toujours de nouveaux téléphones, des habits, des chaussures », raconte-t-elle.

F. accepte finalement un premier rendez-vous. La somme annoncée est de 60 000 FCFA. Après la rencontre, le client ne lui remet toutefois que 15 000 FCFA. La déception ne suffit pas à la détourner du milieu. Ses camarades minimisent l’incident et lui promettent de lui trouver un autre client. « Ce n’est pas grave, on va te trouver quelqu’un d’autre », lui auraient-elles dit. Pour F., ce premier épisode devient ainsi moins une rupture qu’une entrée dans un système où les rencontres sont organisées, les montants négociés et les nouvelles recrues orientées vers d’autres clients.

Quand un rendez-vous devient un piège

Toutes les jeunes filles interrogées ne décrivent pas les mêmes trajectoires. Certaines racontent avoir commencé dans la rue avant d’être progressivement orientées vers des rendez-vous organisés dans des appartements, des chambres meublées ou dans des champs verger e périphérie de Bamako.

L’une d’elles explique avoir été confrontée à des violences de la part de filles plus âgées qui, selon son récit, considéraient les nouvelles venues comme des concurrentes pour la clientèle.

« Il est vrai que les hommes aiment la chair fraîche », témoigne-t-elle.

D’autres récits montrent cependant un autre niveau de risque : celui des rendez-vous qui ne se déroulent plus selon les conditions initialement convenues.

A.S. raconte ainsi avoir accepté une rencontre avec deux garçons âgés, selon son estimation, de 16 et 18 ans. Une fois dans l’appartement, elle affirme s’être retrouvée face à cinq personnes. Selon son témoignage, certaines consommaient du chanvre indien et de l’alcool.

« Ils ont tous abusé de moi de 17h jusqu’au lendemain dans l’après-midi », affirme-t-elle.

Ce récit, comme les autres témoignages recueillis, est présenté comme le témoignage de la personne concernée. Il n’a pas pu être soumis à une procédure judiciaire dans le cadre de cette enquête.

Des trajectoires fragilisées avant le premier rendez-vous

Les récits recueillis montrent également que l’entrée dans ce milieu intervient parfois après une succession de ruptures familiales, économiques ou scolaires.

Une jeune fille raconte être née d’un viol et avoir été élevée par sa grand-mère. Après le décès de celle-ci, elle affirme avoir été chassée du domicile familial par des membres de sa famille maternelle. Elle dit également avoir subi des abus sexuels de la part d’un voisin sans oser en parler.

Livrée à elle-même, elle explique avoir trouvé dans ce milieu un toit et une forme de solidarité entre jeunes filles.

D’autres témoignages évoquent des situations familiales difficiles : père absent ou consommant régulièrement de l’alcool, précarité économique ou, dans certains cas, implication d’un proche dans l’activité.

Une jeune fille explique notamment que sa mère vend des condiments au marché et que son père ne contribue est abonné absent. Elle affirme utiliser les revenus tirés de cette activité pour financer la scolarité de ses frères cadets.

« Sois je le fais, soit pas d’éducation », résume-t-elle.

Ces témoignages ne permettent pas de réduire les parcours à une seule cause. Ils font cependant apparaître plusieurs facteurs de vulnérabilité : précarité, rupture familiale, décrochage scolaire, violences antérieures et pression économique.

Le téléphone comme nouvel intermédiaire

C’est dans cette partie du phénomène que l’enquête fait apparaître une évolution importante.

Pour documenter les circuits numériques, nous avons, avec l’accord de la personne concernée, créé et utilisé un compte de réseau social permettant d’échanger avec des intermédiaires présentés comme des recruteurs. Plusieurs conversations ont été conservées.

L’objectif était de vérifier concrètement comment une personne intéressée pouvait être orientée vers des jeunes filles et comment étaient négociées les prestations.

Au cours de cette démarche, trois groupes WhatsApp ont été intégrés après paiement des droits d’accès demandés. Des échanges avec des administrateurs et certains membres ont permis d’observer les modalités de mise en relation, les tarifs et les commissions évoqués.

Nous avons également appelé quinze établissements présentés comme des « salons de massage » afin de savoir s’ils proposaient des prestations sexuelles derrière cette appellation. Des échanges ont par ailleurs été engagés avec certains comptes afin de déterminer s’il était possible d’avoir accès à des jeunes filles.

Ces démarches ont permis de constater que les réseaux sociaux et les messageries privées ne servent pas uniquement à diffuser des annonces. Ils peuvent aussi fonctionner comme des espaces de prise de contact, de sélection et de négociation.

Des « salons de massage » aux messageries privées

Sur Facebook, notre enquête a identifié plusieurs pages se présentant comme des salons de massage et utilisant des photographies de jeunes femmes pour attirer des clients.

Le premier contact se fait généralement dans un langage consacré au bien-être et à la détente. La discussion peut ensuite se poursuivre en privé et déboucher, selon les échanges observés, sur des propositions sexuelles rémunérées.

Dans l’un des échanges conservés dans le cadre de l’enquête, une interlocutrice présentée comme une recruteuse propose à une personne intéressée une activité censée permettre de devenir « indépendante financièrement ». La conversation évolue ensuite vers une proposition de prestations sexuelles.

La femme affirme travailler depuis Abidjan et disposer de contacts à Bamako, au Mali et au Burkina Faso. Elle propose également de mettre les intéressées en relation avec des clients démarchés en ligne aussi.

Les conversations recueillies montrent ainsi un mécanisme en plusieurs étapes : attirer une personne par une promesse de revenus, établir une relation privée, puis proposer des rencontres rémunérées ou la mettre en relation avec des clients.

Des groupes WhatsApp structurés autour des commissions

Le même mécanisme apparaît dans des groupes de messagerie instantanée. Un groupe WhatsApp baptisé « Mali Discrétion », auquel nous avons eu accès dans le cadre de l’enquête, proposait des contacts, des photographies et des appels vidéo contre des commissions annoncées entre 2 500 et 10 000 FCFA.

Le groupe affichait plus de 500 membres au moment de notre observation. Ce chiffre correspond au nombre de membres affiché sur WhatsApp et ne permet pas, à lui seul, de déterminer combien de personnes étaient effectivement actives.

D’autres groupes et circuits ont également été signalés ou observés au cours de l’enquête, notamment sous des appellations telles que « VIP », « Grande dame » ou « Stars ». Dans certains cas, les échanges concernent également de jeunes hommes.

Le fonctionnement observé repose sur des intermédiaires qui centralisent les contacts et contrôlent une partie des échanges avec les clients. Les administrateurs peuvent publier les profils, transmettre les demandes et prélever une commission.

Le vocabulaire employé dans les échanges est celui d’une transaction ordinaire : disponibilité, tarif, lieu, horaire et conditions de rencontre.

Derrière cette apparente banalité commerciale se trouvent pourtant des personnes dont certaines sont très jeunes et dont les conditions de recrutement ou de rémunération peuvent être difficiles à vérifier.

Un système qui ne s’arrête pas à Bamako

Certains interlocuteurs rencontrés dans les échanges numériques affirment disposer de contacts dans plusieurs villes et pays de la sous-région.

Une recruteuse contactée au cours de l’enquête affirme ainsi travailler depuis Abidjan tout en disposant de contacts au Mali et au Burkina Faso.

Les éléments recueillis ne permettent pas d’établir l’ampleur exacte de ces réseaux. Ils montrent cependant que les outils numériques peuvent faciliter la mise en relation au-delà d’un seul quartier ou d’une seule ville.

Le phénomène ne dépend donc plus nécessairement d’un contact physique initial. Une personne peut être repérée, approchée et orientée vers un intermédiaire à partir de son téléphone.

De la rue à l’écran

Cette évolution ne signifie pas que les circuits traditionnels ont disparu. Les témoignages recueillis montrent plutôt une coexistence entre les rencontres physiques et les nouveaux modes de mise en relation numérique.

La différence tient notamment à la discrétion et à la capacité de ciblage.

Dans la rue, le contact dépend de la présence physique. Sur les réseaux sociaux, il peut se faire à distance, dans une conversation privée, sans que l’entourage familial ou scolaire ne soit nécessairement au courant.

Certaines prestations décrites au cours de l’enquête ne nécessitent même plus de rencontre physique : contenus visuels et appels vidéo peuvent être proposés directement en ligne.

La dématérialisation ne fait toutefois pas disparaître les rapports de pouvoir. Les intermédiaires peuvent continuer à fixer les règles, les commissions et les conditions de rémunération.

Pourquoi les adolescentes entrent-elles dans ce système ?

Pour Daniel Kassogué, sociologue et auteur d’un ouvrage consacré aux travailleuses du sexe de Bamako, plusieurs facteurs se combinent. Il cite d’abord l’influence des pairs et le désir de ressembler à des camarades qui disposent de vêtements, de téléphones ou d’argent.

« Chez les adolescentes, il existe souvent une volonté de ressembler à leurs camarades. Lorsqu’une fille n’a pas les moyens de s’habiller ou de vivre comme ses copines, elle peut chercher à faire comme elles, sans forcément mesurer les risques », explique-t-il.

Le sociologue évoque également la curiosité et le manque de maturité propres à l’adolescence, qui peuvent rendre particulièrement attractives les premières récompenses matérielles.

Il considère toutefois que la pauvreté demeure un facteur important.

« Il est rare de trouver des filles issues de familles aisées qui entrent dès le départ dans ces pratiques », estime-t-il.

Daniel Kassogué évoque aussi des situations de contrainte familiale, citant notamment le cas d’une fillette de 13 ans qui aurait été poussée vers ce milieu par sa mère.

Le rôle des pairs est également déterminant. Une jeune fille déjà intégrée peut en convaincre une autre de la rejoindre, explique le sociologue. Certaines peuvent ensuite devenir à leur tour des intermédiaires, ayant acquis la confiance du milieu et une connaissance de ses codes.

Pour prévenir le phénomène, Daniel Kassogué privilégie une approche fondée sur la proximité plutôt que sur la seule répression.

« Il faut d’abord accepter de comprendre ces jeunes filles et de se rapprocher d’elles », dit-il.

Il préconise un accompagnement social et psychologique, associé à des possibilités de formation et à des perspectives professionnelles pour celles qui ont quitté l’école.

Une réponse institutionnelle encore à documenter

L’enquête soulève également la question de la réponse judiciaire et de la protection des mineures.

Nous avons sollicité le bureau du procureur du Pôle national de lutte contre la cybercriminalité ainsi que la Brigade des mœurs afin de recueillir leur appréciation du phénomène, les éventuelles procédures engagées et les mécanismes de protection des adolescentes exposées à ces pratiques.

Au moment de la publication, nous n’avions pas encore reçu de réponse à ces demandes.

Les éléments recueillis au cours de cette enquête ne permettent pas de mesurer précisément le nombre d’adolescentes concernées ni l’ampleur exacte des réseaux observés. Ils permettent toutefois de documenter un changement dans les modes de mise en relation : aux contacts de rue et aux rencontres physiques s’ajoutent désormais des circuits numériques où le recrutement, la négociation et parfois la prestation elle-même peuvent se dérouler derrière un écran.

Pour les adolescentes déjà fragilisées par la pauvreté, les violences ou les ruptures familiales, le téléphone peut ainsi devenir à la fois une porte d’entrée vers un revenu et une porte d’entrée vers l’exploitation.

OS/KM (AMAP)

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