Bamako, 18 septembre (AMAP) Dans les ateliers de fortune de Darsalam et de Médina-Coura, le rythme sec et régulier des coups de maillet sur le coton damassé se fait de plus en plus discret. Autrefois maillon essentiel de la chaîne artisanale du bazin malien, le métier de « tapeur », appelé « finigochila » en bambara, peine aujourd’hui à survivre face à la concurrence des tissus importés et déjà traités. Entre baisse de la clientèle, revenus en recul, pénibilité du travail et transmission de plus en plus difficile, les artisans s’inquiètent pour l’avenir de ce savoir-faire.

Il est 9 heures du matin à Darsalam, non loin des rails. Dans un petit espace presque dissimulé entre les habitations et la voie ferrée, le bruit sec et régulier des coups de maillet sur le bazin résonne encore.

Sous des abris de fortune faits de tôles, de bois et de nattes, deux à quatre jeunes hommes s’activent autour de leurs ouvrages. Leurs bras se lèvent et retombent avec force et précision sur les étoffes que leur confient les clients. À chaque coup, le tissu gagne en éclat, en souplesse et en tenue.

Parmi ces artisans figure Amandy Keïta, 25 ans. Il exerce ce métier depuis plus de six ans. « Je travaille dans ce milieu depuis plus de six ans. J’ai commencé lorsque j’ai quitté mon village. À mon arrivée à Bamako, mon oncle pratiquait déjà ce métier. Il m’a proposé de le rejoindre, car il n’était pas facile de trouver rapidement un emploi. Depuis, j’essaie de gagner ma vie avec ce travail pour subvenir à mes besoins », explique-t-il.

Mais, au fil des années, la clientèle s’est considérablement réduite. Elle se concentre désormais essentiellement sur les périodes précédant les grandes fêtes et cérémonies. Les jours ordinaires, les ateliers tournent souvent au ralenti. « Les gens préfèrent aujourd’hui les bazins chinois, qui sont devenus très populaires. Cela explique le manque de clients », regrette Amandy Keïta.

Baisse des recettes

Cette baisse de fréquentation se ressent directement sur les revenus. Selon l’artisan, il était autrefois possible de gagner entre 5.000 et 10.000 francs CFA par jour. Aujourd’hui, les recettes dépassent rarement 2.000 francs CFA, lorsqu’il y en a. « Certains jours, nous ne gagnons absolument rien. Si cette situation persiste, je pense que je serai obligé de chercher un autre emploi », confie-t-il.

Dans la case voisine, Ousmane Tangara, également âgé de 25 ans, exerce dans le secteur depuis plus de huit ans. Son témoignage traduit la même inquiétude. Cela fait trois jours, dit-il, qu’il rentre chez lui sans avoir reçu un seul client. « Si la situation ne s’améliore pas, je vais chercher un autre emploi, car ce métier ne nous permet plus de subvenir à nos besoins. J’ai une femme et des enfants », souligne-t-il.

Une activité devenue plus pénible

Derrière le marché de Médina-Coura, Zakari Diarra, 32 ans, exerce le métier depuis plus de dix ans. Pour lui, la baisse de la clientèle n’est pas le seul problème auquel les tapeurs sont confrontés. La nature même du travail a évolué.

« Aujourd’hui, nous tapons surtout des bazins non cousus destinés à de grandes teinturières. Ces pièces sont plus difficiles à travailler et demandent beaucoup plus de temps », explique-t-il.

Selon lui, les conditions étaient différentes auparavant. « Avant, nous tapions des complets à 500, 1.000 ou 2.000 francs CFA. On pouvait en faire jusqu’à 30 par jour et rentrer avec un revenu correct. Aujourd’hui, un complet non cousu peut être facturé entre 5.000 et 10.000 francs CFA, mais ce type de battage demande davantage d’efforts et peut parfois détériorer le tissu », poursuit-il.

Pour cet artisan, l’arrivée massive des tissus importés a également contribué à fragiliser l’activité.

Entre abandon et nostalgie

Devant l’un des ateliers, Oumou Touré, 54 ans, grande teinturière, observe les tas de tissus. Elle exerce son métier depuis son enfance, aux côtés de sa mère, et conserve une clientèle au Mali comme à l’étranger.

Pour elle, le travail des artisans demeure indispensable à la qualité du bazin traditionnel. « Un bazin teinté et battu par nos artisans a toujours plus de brillance et d’élégance que les bazins Gessner », affirme-t-elle.

Elle dit avoir constaté, lors de sa participation à des expositions à l’extérieur du Mali, que les créations locales continuent de susciter de l’intérêt.

« Les gens ont toujours de l’estime pour nos pièces. Même ici, l’intérêt revient un peu, notamment avec les nouveaux motifs, la peinture et la sérigraphie. Les gens les portent surtout lors des grandes cérémonies, comme les mariages et les baptêmes », explique-t-elle.

Malgré cette évolution, Oumou Touré se dit préoccupée par la raréfaction des tapeurs.

« Avant, on trouvait ces artisans presque partout. Aujourd’hui, ils sont présents seulement dans certains endroits. J’aimerais que les pouvoirs publics prennent des dispositions, car notre métier de teinturier est également menacé », plaide-t-elle.

À quelques mètres de là, Mamadou Drabo, 60 ans, se souvient d’une époque où le métier permettait de subvenir convenablement aux besoins d’une famille. Il a commencé à taper le bazin en 1985 avant d’abandonner cette activité, il y a huit ans, pour se reconvertir dans le gardiennage.

« Avant, ce métier était intéressant. Grâce à lui, j’ai pu acheter un terrain, prendre soin de ma famille et même financer le voyage de mon premier fils à l’étranger », raconte-t-il.

Aujourd’hui, dit-il, la réalité est tout autre. « Certains jeunes peuvent passer une semaine sans gagner 5.000 francs CFA. »

Pour lui, la disparition progressive de ces activités artisanales peut contribuer à pousser certains jeunes vers l’exode rural ou les migrations irrégulières à la recherche de meilleures perspectives économiques.

Même constat chez Abdoul Traoré, la cinquantaine, installé dans une case derrière le camp de police de Médina-Coura. Il a exercé le métier pendant une trentaine d’années et avait formé plusieurs apprentis. Tous ont finalement abandonné.

Lui-même a cessé de taper le bazin il y a six ans pour se consacrer à la vente de friperie.

« Cela m’a été très difficile de laisser le tapage du bazin. Ce n’est pas facile d’abandonner un métier qu’on a exercé pendant des années, mais la situation m’y a obligé pour survivre », témoigne-t-il.

À Lafabougou, le teinturier Moussa Tounkara confirme, lui aussi, les difficultés de recrutement.

« Aujourd’hui, il n’est plus facile de trouver des batteurs. Beaucoup exercent d’autres métiers en parallèle. Pour en trouver à Bamako, il faut parfois les appeler plusieurs jours à l’avance », explique-t-il.

Un savoir-faire à préserver

Au Mali, le bazin occupe une place importante dans les cérémonies, les fêtes et la vie sociale. Mariages, baptêmes, cérémonies familiales et événements culturels sont autant d’occasions au cours desquelles ce tissu est particulièrement prisé.

Dans cette chaîne artisanale, les tapeurs jouent un rôle important. Leur travail consiste notamment à donner au tissu son aspect brillant et sa tenue particulière, après les différentes étapes de teinture et d’amidonnage.

À Darsalam, Aminata Diakité, la cinquantaine, dit n’avoir jamais porté de bazin Gessner.

« Un habit tapé est toujours magnifique. Un bazin teinté et battu est aussi plus économique. À chaque lavage, le Gessner perd de sa brillance, tandis qu’un bazin amidonné et retapé retrouve son éclat », explique-t-elle.

Au-delà de l’aspect vestimentaire, le métier représente également un pan du savoir-faire artisanal malien.

Pour le sociologue Youssouf Karembé, cette activité présente plusieurs dimensions, notamment économique, sociale et culturelle. La teinture et le battage constituent, selon lui, deux maillons complémentaires de la chaîne de production.

« Le bazin produit au Mali est souvent apprécié, y compris dans la sous-région. Cela contribue à valoriser la créativité des artisans et leur signature culturelle », analyse-t-il.

La disparition progressive de cette activité pourrait, selon le sociologue, avoir des conséquences sur l’emploi et sur la transmission des savoir-faire.

« Si nous laissons la production et la finition se faire ailleurs, notamment en Chine, nous perdons non seulement des emplois, mais aussi une partie de notre créativité et de notre patrimoine culturel », estime-t-il.

Quelles perspectives pour les artisans ?

Pour préserver ce savoir-faire, plusieurs pistes sont évoquées : renforcer les politiques de promotion de l’artisanat, favoriser l’organisation des artisans en coopératives, faciliter l’accès aux financements et aux équipements, améliorer les conditions de travail et développer la promotion du bazin malien sur les marchés nationaux et internationaux.

La valorisation culturelle du métier et la transmission aux jeunes générations apparaissent également comme des enjeux importants.

À Bamako, quelques ateliers continuent ainsi de faire résonner le bruit des maillets sur le coton damassé. Mais derrière ce son caractéristique, se joue désormais l’avenir d’un métier transmis de génération en génération.

Le tapeur de bazin, ou « finigochila », n’est pas seulement un artisan qui travaille le tissu. Il constitue un maillon d’une chaîne qui associe teinture, savoir-faire, créativité et identité culturelle.

Préserver ce métier revient donc à maintenir vivant un patrimoine artisanal dont la disparition progressive pourrait laisser un vide dans la chaîne traditionnelle de production du bazin malien.

BT/KM (AMAP)

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