Bamako, 23 octobre (AMAP) Le Mali a enregistré des avancées dans le domaine de l’intelligence artificielle (IA), mais reste confronter à des défis liés aux infrastructures, au coût de la connectivité, à la disponibilité des données locales et à l’absence d’une stratégie nationale publiée, estime Tidiani Togola, expert en gouvernance et souveraineté numériques et fondateur de Tuwindi. Dans un entretien accordé à l’Agence Nationale de Presse du Mali, il revient sur les opportunités économiques de l’IA, les moyens de prévenir les dérives liées à cette technologie et la nécessité pour le Mali de renforcer sa souveraineté numérique.
L’Agence Nationale de Presse du Mali : Merci de nous avoir reçu sur une question d’actualité à savoir l’Intelligence artificielle, pour édifier l’opinion sur la question. Aujourd’hui où se trouve notre pays dans le développement de l’intelligence artificielle ?
Tidiani Togola : Le Mali n’est ni absent ni prêt. Nous sommes au début du chemin, avec de vraies avancées et de vrais retards. L’État a créé en 2023 le Centre d’intelligence artificielle et de robotique du Mali (CIAR-Mali), dont le site de Kati a été inauguré le 21 septembre dernier sur financement national. Nous disposons également, depuis janvier, d’un centre national de données de niveau Tier III. La dernière Semaine du numérique était consacrée à l’e-gouvernement à l’ère de l’IA, et le gouvernement a annoncé un forum national annuel sur le sujet.
Des initiatives locales contribuent aussi à cette dynamique. Des équipes comme RobotsMali et la communauté MALIBA-AI ont constitué des centaines d’heures d’enregistrements en bambara et développé des outils de reconnaissance vocale dans cette langue, ainsi qu’en bomu, dogon et songhaï. Tuwindi développe des outils d’intelligence artificielle pour lutter contre la désinformation grâce à sa technologie Wuya. Dans le secteur de la santé, des radiologues commencent également à intégrer ces outils dans leur pratique.
Cependant, à ma connaissance, le Mali ne dispose pas encore d’une stratégie nationale de l’IA publiée, contrairement à une quinzaine de pays africains. Notre législation sur les données personnelles date de 2013, bien avant l’arrivée de l’IA générative. Environ 35 % des Maliens utilisent internet, tandis que le Global Innovation Index 2025 de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle classe le pays au 135e rang sur 139. Nous avons posé des pierres. Il nous manque encore l’architecture.
L’Agence Nationale de Presse du Mali : Quelles opportunités l’intelligence artificielle offre-t-elle à l’économie malienne ?
Tidiani Togola : L’IA ne créera pas de richesse à notre place. En revanche, elle peut contribuer à lever des contraintes dans plusieurs secteurs prioritaires.
Le premier est l’agriculture, qui représente environ un tiers du produit intérieur brut et fait vivre la grande majorité des familles. Avec l’IA, un producteur pourrait photographier une feuille de coton ou de mil pour identifier une maladie, ou recevoir une alerte avant une sécheresse. Des services de conseil agricole par téléphone et des prévisions météorologiques envoyées par SMS en bambara existent déjà.
Le deuxième secteur est la santé. Le Mali comptait 11 radiologues en 2000, contre environ 200 aujourd’hui, pour plus de 22 millions d’habitants. J’ai dirigé techniquement l’Agence nationale de télésanté et d’informatique médicale (ANTIM) entre 2009 et 2015. Cette expérience m’a appris que la télémédecine permet de rapprocher l’expertise des patients, même lorsque les spécialistes sont rares. L’IA peut aller plus loin, à condition que le médecin conserve toujours la décision finale.
Le troisième domaine est la finance. La BCEAO recensait plus de 18 millions de comptes de monnaie électronique au Mali en 2024, dont environ un tiers étaient actifs. Bien encadrée, l’IA pourrait aider à évaluer la solvabilité d’une commerçante ou d’un producteur sans antécédents bancaires et faciliter son accès au crédit.
Enfin, l’IA peut améliorer l’accès aux services publics et à l’éducation. Dans un pays où environ six adultes sur dix ne savent ni lire ni écrire, des outils capables de comprendre et de parler le bambara, le peul ou le songhaï pourraient faciliter les démarches administratives et l’accès à l’information. La Constitution de 2023 ayant consacré les langues nationales comme langues officielles, l’IA peut contribuer à rendre cette orientation concrète.
Derrière ces opportunités, il y a notre jeunesse. Près d’un Malien sur deux a moins de 15 ans. Si nous la formons, l’IA peut devenir une source d’emplois qualifiés plutôt qu’une menace.
L’Agence Nationale de Presse du Mali : Quels sont les principaux obstacles au développement de l’IA au Mali ?
Tidiani Togola : Le premier obstacle est énergétique. L’IA nécessite des serveurs, des réseaux et des équipements numériques qui dépendent de l’électricité. Or, moins d’un Malien sur deux y aurait accès, selon les données auxquelles je me réfère. Les difficultés d’approvisionnement de ces derniers mois ont rappelé l’importance de cette question.
Viennent ensuite l’accès à internet et son coût. Avec environ un Malien sur trois connecté, la majorité de la population reste éloignée de ces outils. Je comprends le besoin de ressources pour l’État, mais la connectivité est devenue un outil de production. Tout ce qui la renchérit freine l’innovation.
La question des données est également déterminante. Les grands modèles d’IA ont été entraînés sur des données qui représentent peu nos réalités et nos langues. Si nous ne produisons pas nos propres données, nous utiliserons des systèmes qui comprennent mal nos langues et raisonnent à partir de contextes différents des nôtres.
Il faut aussi renforcer les compétences et les financements. Les premières promotions du CIAR-Mali comptent une centaine d’étudiants, ce qui constitue un bon début, mais nos meilleurs profils partent souvent à l’étranger. En 2025, les start-up technologiques africaines ont levé 4,1 milliards de dollars, dont près des trois quarts ont été captés par quatre pays seulement.
Enfin, sans stratégie nationale ni règles adaptées, les investisseurs et les innovateurs avancent dans l’incertitude. Ces obstacles sont sérieux, mais aucun n’est une fatalité. Ils nécessitent une planification sur la durée plutôt que des annonces ponctuelles.
L’Agence Nationale de Presse du Mali : Comment l’État peut-il encadrer l’IA pour lutter contre les fausses informations ?
Tidiani Togola : Cette question me tient particulièrement à cœur, parce que je travaille depuis des années sur l’intégrité de l’information.
Il faut d’abord distinguer l’encadrement de l’IA du contrôle de l’information. L’État doit viser les usages dangereux, comme les deepfakes conçus pour tromper, l’usurpation d’identité ou la manipulation d’une élection, et non la technologie elle-même.
La désinformation prospère là où l’information fiable est absente. Lorsqu’un événement survient dans une localité et que ni l’administration ni les médias ne communiquent, ce silence ne reste jamais vide très longtemps. La rumeur l’occupe, parfois en quelques heures, notamment sur WhatsApp et dans nos langues nationales.
Le citoyen ne choisit alors plus entre une information vérifiée et une fausse information. Il choisit entre une rumeur et rien. La meilleure protection consiste donc à diffuser rapidement une information publique vérifiée, en bambara, en peul, en songhaï et sur les canaux réellement utilisés par les populations. Les médias publics et privés ont un rôle central à jouer et doivent disposer des moyens nécessaires.
Sur le plan réglementaire, trois pistes me paraissent prioritaires. La première est la transparence : les contenus générés par l’IA et diffusés publiquement devraient être signalés comme tels. La deuxième concerne l’adaptation de la législation. Notre texte sur la cybercriminalité date de 2019 et ne prend pas spécifiquement en compte les deepfakes. Il faut des définitions précises et un contrôle du juge, car l’expérience internationale montre que les lois trop vagues sur les fausses nouvelles risquent de toucher davantage les journalistes que les manipulateurs.
La troisième piste est le renforcement des compétences techniques de la Haute Autorité de la communication (HAC), de l’Autorité de protection des données à caractère personnel (APDP) et du pôle judiciaire spécialisé, qui aurait traité plus de 1 300 dossiers de cybercriminalité en 2025. Il faut également exiger des plateformes une modération effective dans nos langues nationales.
J’ajouterai l’éducation aux médias dès l’école. Un citoyen qui sait douter, vérifier une information et en identifier la source constitue un premier rempart contre la désinformation. Je ne crois pas aux coupures d’internet ni aux interdictions générales. Elles privent les citoyens d’informations fiables sans nécessairement arrêter les réseaux organisés.
L’Agence Nationale de Presse du Mali : Quelles sont les réactions des États et de l’ONU face aux risques liés à l’IA, et quelles leçons le Mali peut-il en tirer ?
Tidiani Togola : Le monde a pris la mesure du sujet, mais il est loin de s’accorder sur la réponse.
Aux Nations unies, l’Assemblée générale a adopté en mars 2024 une résolution sur une intelligence artificielle sûre et digne de confiance, puis une autre en juillet sur le renforcement des capacités des pays en développement. Le Pacte numérique mondial, adopté en septembre 2024, a également fixé un cadre commun.
En août 2025, l’Assemblée générale a créé un groupe scientifique international indépendant de 40 experts et un Dialogue mondial sur la gouvernance de l’IA. La première session de ce dialogue s’est tenue à Genève en juillet dernier, avec la participation de 163 pays. L’UNESCO avait déjà adopté, en 2021, une recommandation sur l’éthique de l’IA. Le secrétaire général de l’ONU appelle, pour sa part, à interdire les armes autonomes fonctionnant sans contrôle humain.
Du côté des États, trois approches se distinguent. L’Union européenne privilégie une réglementation fondée sur les niveaux de risque, avec son règlement sur l’IA adopté en 2024. Les États-Unis mettent davantage l’accent sur l’innovation et l’allègement des contraintes réglementaires. Au sommet de Paris sur l’IA, en février 2025, ils ont refusé, avec le Royaume-Uni, de signer la déclaration finale. La Chine associe un contrôle étatique important à des obligations d’étiquetage des contenus et au développement de nouvelles alliances internationales.
En Afrique, l’Union africaine a adopté sa stratégie continentale sur l’IA en juillet 2024. Son Conseil de paix et de sécurité a également demandé l’élaboration de lignes directrices sur l’utilisation de l’IA dans les processus électoraux.
Pour le Mali, plusieurs enseignements se dégagent. Il faut élaborer une stratégie nationale alignée sur celle de l’Union africaine, sans attendre que tous les aspects de cette technologie soient maîtrisés.
Partout, les efforts de réglementation portent sur les usages et les risques plutôt que sur la technologie elle-même. C’est aussi la voie à privilégier pour nous. Aucun pays ne peut maîtriser seul ces enjeux. Nous devons participer aux espaces où les règles internationales s’écrivent, notamment au Dialogue mondial sur la gouvernance de l’IA. Si je ne me trompe pas, un chercheur burkinabè siège au groupe scientifique de l’ONU, ce qui montre que l’expertise sahélienne peut y avoir toute sa place.
La souveraineté numérique ne consiste pas à choisir un camp, mais à sélectionner nos partenaires en fonction de nos intérêts. Et surtout, personne n’investira à notre place dans ce qui nous est propre : nos langues, nos données et nos talents. L’IA se fera avec ou sans nous. Toute la question est de savoir si nous y entrerons comme simples utilisateurs ou comme bâtisseurs.
Entretien réalisé par Oumar Sankaré (AMAP)

