Bamako, 27 septembre (AMAP) Peu visibles dans le paysage artisanal, les fabricants de cordons d’amulettes exercent pourtant un métier sollicité quotidiennement dans plusieurs marchés de Bamako. Entre contraintes liées aux croyances, conditions parfois inhabituelles imposées par certains clients et revenus qui permettent de faire vivre des familles, ces artisans évoluent dans un univers où le risque côtoie les avantages économiques.

Bamako, ils sont moins visibles que certains artisans, notamment les peintres, les tisserands ou les teinturiers. Pourtant, leur savoir-faire est régulièrement sollicité, parfois dans la plus grande discrétion.

Installés dans certains marchés ou dans des recoins de rues de la capitale, ces artisans fabriquent et cousent des protections destinées à contenir des amulettes, communément appelées gris-gris ou talismans.

Les amulettes sont parfois remises par des marabouts ou d’autres praticiens traditionnels comme remède à certains maux ou comme objets auxquels leurs détenteurs attribuent une fonction protectrice ou porte-bonheur. Mais ceux qui fabriquent les cordons et les protections destinés à les contenir ne sont pas toujours à l’abri de situations difficiles ou risquées.

Le témoignage de Sékou Dramé, artisan installé au marché de Yirimadio, illustre les réalités parfois surprenantes de cette activité.

Au cœur du marché de Yirimadio

Ce 26 septembre, aux environs de 17 heures, le marché de Yirimadio grouille de monde. La circulation sur la route qui traverse le marché, reliant notamment la zone de l’Hôpital du Mali au centre-ville, est fortement perturbée par les embouteillages.

Des haut-parleurs installés devant certaines boutiques diffusent des messages invitant les passants à acheter les différents produits proposés. Dans cette ambiance bruyante et animée, une question est posée aux commerçants : où trouver les artisans qui fabriquent les cordons d’amulettes ? Sans hésitation, plusieurs personnes indiquent la direction où ils sont installés.

Sékou Dramé fait partie des premiers artisans rencontrés. Originaire de Bandiagara, dans le pays dogon, il exerce ce métier depuis une dizaine d’années et fait partie des premiers cordonniers installés au marché de Yirimadio.

Selon lui, certaines commandes peuvent placer l’artisan dans des situations délicates.

« Une femme résidant aux États-Unis est venue me voir pour que j’aille fabriquer une protection pour son amulette chez elle. Mais elle avait précisé que le travail devait se faire nu. Je devais me déshabiller et elle également. Nous devions être seuls dans une chambre avant que je commence le travail. Elle était prête à me donner une importante somme d’argent. J’ai refusé sa proposition », raconte-t-il.

Selon son témoignage, la femme aurait finalement trouvé un autre artisan pour effectuer le travail. Elle aurait lui donné une moto mais l’artisan est décédé après.

Pour Sékou Dramé, certaines exigences formulées par les clients constituent l’un des aspects les plus délicats de cette profession.

Héritier de ce savoir-faire transmis par ses ancêtres, il affirme néanmoins avoir beaucoup bénéficié de cette activité. « C’est une activité héréditaire qui m’a permis de réaliser beaucoup de choses. J’ai construit une maison à Bamako il y a cinq ans. Je paie les frais de scolarité de mes enfants grâce à ce métier. Je peux donc dire que c’est une activité rentable », explique-t-il.

Entre 300 Fcfa et plusieurs dizaines de milliers

Le prix de fabrication d’une protection d’amulette peut commencer à partir de 300 FCFA. Mais le montant final dépend souvent de la négociation entre le client et l’artisan, ainsi que des conditions dans lesquelles le travail doit être réalisé. « Pour certaines amulettes, tu dois travailler sans parler. Pour d’autres, tu dois respecter certaines consignes particulières. Il arrive également que certains clients exigent que l’artisan soit en état d’ablution avant de commencer le travail », explique Sékou Dramé. Ces exigences, liées aux croyances des clients, constituent l’une des particularités du métier.

Selon lui, les revenus peuvent varier considérablement d’une journée à une autre. « Il y a des jours où je peux gagner entre 5 000 et 50 000 FCFA », affirme-t-il.

Un métier hérité des parents

À quelques mètres de là, Sidi Sylla exerce également comme fabricant de cordons d’amulettes au marché de Yirimadio. Âgé de 25 ans, ce jeune artisan, issu d’une famille de garankés, explique avoir hérité cette activité de ses parents.

Aujourd’hui, ce métier constitue sa principale source de revenus. « Je fais ce travail pour gagner ma vie. Tout ce que je possède aujourd’hui, c’est grâce à ce métier », témoigne-t-il.

Comme Sékou Dramé, il souligne cependant l’irrégularité des revenus. « Parfois, je peux gagner 20 000 FCFA dans une journée. D’autres fois, je ne gagne que 3 000 FCFA », explique-t-il.

Il affirme que certaines périodes sont particulièrement favorables à l’activité, notamment lors de grandes célébrations religieuses comme le Mawlid. Pour ces jeunes artisans, le métier représente donc une véritable opportunité économique, malgré l’instabilité des revenus.

L’inquiétude pour la relève

Au marché de Sogoniko, en Commune VI du District de Bamako, Lassina Kouyaté, âgé de 76 ans, attend tranquillement l’arrivée des clients.

Assis sur un petit banc, son matériel posé à proximité, le vieil artisan observe les mouvements du marché. Il est environ 9 heures, mais aucun client ne s’est encore présenté.

Pour lui, l’une des principales inquiétudes concerne la transmission de ce savoir-faire. « Je n’ai connu aucune autre activité à part ce métier. Je l’ai appris auprès de mes parents. Mais aujourd’hui, je crains qu’il n’y ait pas suffisamment de relève », confie-t-il. Il évoque également les difficultés liées à l’approvisionnement en matières premières, notamment la peau utilisée dans certaines réalisations.

« Nous rencontrons parfois des difficultés pour trouver la matière première, avant les peaux utilisées étaient moins chers mais aujourd’hui tel n’est plus le cas», explique-t-il.

Malgré son âge et les contraintes du métier, Lassina Kouyaté reste convaincu de son importance économique. « Je peux dire que c’est rentable. Toute activité exercée avec passion finit toujours par porter ses fruits », estime-t-il.

Des commandes parfois inhabituelles

À Tiéguena, Ahamadou Traoré exerce cette activité depuis près de dix ans. Natif de Dioïla, il s’est retrouvé à Bamako après avoir perdu son précédent emploi. C’est progressivement, en observant un ami artisan, qu’il a appris à fabriquer les protections destinées aux amulettes.

« Pendant mes moments libres, je venais m’asseoir à côté d’un ami cordonnier. C’est ainsi que j’ai appris le métier. Lorsque je suis venu à Bamako, j’ai continué cette activité. Aujourd’hui, c’est ce métier qui m’a sauvé », raconte-t-il. Selon lui, il a commencé avec seulement 3 000 FCFA pour payer ses matériaux de travail.

Aujourd’hui, cette activité lui permet de prendre en charge une grande partie des dépenses de sa famille. Mais il déplore le faible montant que certains clients acceptent de payer aux artisans.

« Hier soir, vers 21 heures, quelqu’un m’a appelé pour que je vienne fabriquer une protection pour son amulette. La personne insistait sur le fait que l’objet ne pouvait pas passer la nuit sans être protégé avec une peau d’animal. Je suis allé faire le travail et j’ai reçu seulement 1 500 FCFA », raconte-t-il.

Pour lui, il existe parfois un paradoxe : certains clients accordent une grande valeur financière à leurs amulettes, mais hésitent à rémunérer correctement l’artisan chargé de fabriquer leur protection.

« Ils peuvent payer leurs talismans à de fortes sommes, mais lorsqu’il s’agit de nous rémunérer, nous qui fabriquons les protections, ils trouvent souvent le prix trop élevé », regrette-t-il.

« Notre savoir-faire doit être valorisé »

Ahamadou Traoré estime que la société devrait davantage reconnaître le rôle de ces artisans. « Chaque jour, nous avons des problèmes avec des clients qui se plaignent du prix demandé pour fabriquer une protection destinée à leur porte-bonheur », explique-t-il.

Pour Bakary Diabaté, soudeur de profession, ces artisans jouent pourtant un rôle important dans la conservation des amulettes. « Ils permettent de protéger les amulettes contre la pluie et d’autres facteurs qui peuvent les endommager », souligne-t-il.

Entre risques et avantages

Derrière les petites tables installées dans les marchés de Bamako se cache donc une activité méconnue, mais profondément ancrée dans certaines traditions.

Pour ceux qui l’exercent, le métier présente plusieurs avantages. Il permet de générer des revenus, de prendre en charge les dépenses familiales, de payer la scolarité des enfants et, pour certains, de réaliser des projets importants comme la construction d’une maison.

MMD/KM (AMAP)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *