Bamako, 9 août (AMAP) Après avoir traité plusieurs sujets de société, l’Agence Nationale de Presse du Mali aborde aujourd’hui une question d’une grande importance dans notre société. Il s’agit du repas familial collectif, une tradition en péril. Selon nos interlocuteurs plusieurs facteurs sont à la base de cette déchéance, surtout à Bamako, dans la Capitale et dans plusieurs grande ville du pays.
Durant les heures de manger, les convives se réunissent chez le chef de famille pour partager le repas servi dans un même récipient. C’est le grand rassemblement des membres de la famille. Ce repas collectif constitue une valeur ancestrale de notre pays. Mais, la pratique est en proie à de nombreux facteurs selon les témoignages recueillis.
Bourama Fomba est le chef d’une famille restreinte, située dans un quartier périphérique de Bamako. Dans sa famille, à chaque membre son assiette. « Mes enfants n’ont jamais le temps de manger ensemble. Mes occupations professionnelles ne me permettent pas de veiller sur eux pour appliquer cette bonne pratique. Et mon épouse ne le fait pas non plus », affirme-t-il avant de faire part de son inquiétude quant à leur avenir. Selon le quadragénaire, il sera difficile pour eux de vivre en communion. Chose qui va fragiliser leur fraternité.
Une tradition ancestrale qui disparait progressivement dans les grandes villes
L’originaire de la Région de Dioïla regrette de ne pas avoir transmis cette tradition de son village à ses fils. «Dans notre village, on mange le repas de façon collective. Ce qui permet au chef de famille de veiller sur l’éducation de ses enfants. Cette pratique crée également la cohésion sociale et renforce le vivre-ensemble », explique l’ancien chauffeur de Sotrama.
Quant à Youssouf Dembélé, fonctionnaire de l’État, estime que le repas en groupe au quotidien n’est plus possible à cause de l’agenda de travail différent des convives. «Dans les villages, je pense que les repas collectifs sont une obligation parce qu’il y a des travaux collectifs. Mais à Bamako, tôt le matin, chacun vaque à ses occupations. Les membres de la famille n’ont pas les mêmes heures de descente afin de manger ensemble », argumente-t-il.
Certaines personnes accusent les femmes d’être à la base de cette décadence dans les familles. Fanta Coulibaly, ménagère, appartient à ce groupe. Selon elle, les femmes profitent des heures de manger pour se livrer à un règlement de comptes. «Je partageais le même repas avec ma coépouse, mais j’ai arrêté. Parce que chaque fois qu’il y avait une dispute entre nous, elle attendait l’heure du repas pour recommencer », raconte-t-elle. Par ailleurs, la ménagère indique que les occupations diverses des uns et des autres freinent également l’exécution du repas collectif.
À Sogoniko, en Commune VI du District de Bamako, la famille Dembélé, dirigée par Mahamadou Aliou Dembélé, se retrouve autour d’une même tasse pendant les heures de repas. Une pratique, soutient-il, qui a renforcé les liens familiaux. « J’habite avec mes deux frères ainsi que leurs épouses et enfants. Tout le monde mange ensemble», fait savoir le natif de Koutiala. Selon lui, cet acte renforce l’affection entre les uns et les autres. Il ajoute qu’en cas de malentendus entre les membres, ils peuvent s’éviter ou se chamailler pendant un certain temps, mais il n’y aura jamais d’actes conduisant à un crime. Le chef de famille prévient que pour mieux manipuler les humains, il faut les séparer.
Signe d’une démission collective et acculturation
Hamidou Traoré, un chef de famille, se rappelle les moments de retrouvailles et prises de décision lors des heures de repas collectif. « Les garçons mangeaient avec le vieux et les filles avec la vieille. Et cela permettait d’observer les enfants et les guider », raconte-t-il. Cette décadence met en péril notre tradition. Selon le traditionnaliste Yaya Coulibaly, c’est le signe d’une démission collective. Il argumente qu’entre l’affaiblissement de l’autorité parentale, les mariages arrangés et l’oubli des origines, la famille a éclaté.
« Nous avons emprunté des modèles de vie qui ne nous ressemblent pas. Aujourd’hui, on nous considère comme des hommes perdus, ni arabes, ni africains, ni occidentaux », déplore-t-il. Et de citer l’acculturation de certains habitants des zones rurales qui viennent à Bamako. « Venus d’abord comme saisonniers, beaucoup d’habitants des villages se sont installés en ville en coupant les liens avec leur culture. Chez moi, on mangeait à 11 heures 00. Aujourd’hui, à Bamako, des enfants partent à l’école sans manger et les mamans se lèvent à midi », se plaint-il. Autrefois, le repas collectif était un outil d’éducation.
Manger ensemble crée l’unité et la force
« Laver les mains dans le même récipient, manger dans la même calebasse, cela créait la solidarité et le respect. Les anciens veillaient sur tous », assure Yaya Coulibaly. Il cite l’exemple des camps militaires où manger ensemble crée l’unité et la force. Le traditionnaliste fait savoir que la puissance d’un peuple, c’est le respect du repas. « C’est ce qui a fait la cohésion des Maliens », conclut-il.
la cohésion intra-familiale contribue également à l’effondrement de la pratique
Pour le sociologue Dr N’Fali Dembélé, l’ébranlement de la cohésion intra-familiale contribue également à l’effondrement de la pratique.
« Aujourd’hui, au regard de nombreux facteurs qui ont bouleversé l’organisation interne et la stratégie familiale, des pratiques d’antan comme le fait de manger ensemble se réalisent de plus en plus difficilement » indique-t-il. Le sociologue énumère d’autres facteurs qui rendent difficile la réunion de tous les membres de la famille au même moment autour du repas. Il s’agit, selon lui, des impératifs liés à la disponibilité de chacun et la multiplication des activités de plus en plus parcellaires et individualisées.
MMD/KM (AMAP)

