Comment la Kaaba se couvre de noir ? (Feature)

La Mecque, 30 mai (AMAP)  Savez-vous que la couverture noire de la sainte Kaaba, à La Mecque, pèse 1 200 kg et qu’il est changé tous les ans ? Ce chef d’œuvre d’artisanat saoudien est le fruit du travail de 180 employés (techniciens, ouvriers, ingénieurs et personnel administratif), hautement qualifiés, tous, de nationalité saoudienne. Leur expertise va du filage, au tissage, à la teinture. Ce sont eux aussi qui font dorer et argenter les fils de soie pour la calligraphie sur l’étoffe. La production d’une couverture prend neuf mois.

Au cours d’une visite de presse, quelque 390 journalistes étrangers et 59 chaînes de télévision internationales invités par le ministère saoudien des Médias pour couvrir trois sommets à la Mecque, se sont rendus dans l’usine, dédiée uniquement à la seule production de la célèbre couverture noire que tous les musulmans voient sur les images ou de près, lorsqu’ils font les tours rituels de la Kaaba.

La kiswa, (de l’arabe) qui veut dire costume, c’est cette étoffe de soie noire qui habille la Kaaba, a la Mecque, et qui est ornée, à mi-hauteur, de calligraphies de la professions de foi et de versets coraniques, généralement la sourate Bakara, brodées en fil d’or. Elle est changée tous les ans, à une date qui correspond à la fin du hajj. Cette pratique a, aujourd’hui, 94 ans.

Jusqu’en 1927, la fabrication et le travail manuel de la kiswa ont lieu en Égypte. Elle est transportée dans une litière spéciale à la tête d’une caravane égyptienne comme cadeau de la part du roi d’Égypte. La transporter à La Mecque est, pour beaucoup, un grand honneur. En 1926, Abdelaziz Al Saoud ordonne la construction d’une usine à La Mecque pour fabriquer la kiswa. L’usine sera fermée en 1937. En 1962, le roi Fayçal ben Abdeaziz Al Saoud ordonne la construction d’une nouvelle unité à Umm al-Joud dans la banlieue nord de La Mecque) qui ouvrira en 1976. 

L’usine produit deux kiswas, chaque année, dont une de secours. Le processus de fabrication comporte cinq étapes. A la teinture, de la soie décreusée, de la plus haute qualité est employée dans des écheveaux couverts de couches de gomme appelée florence, qui donne à la soie une couleur jaunâtre. Les écheveaux, qui pèsent environ 100 g, ont une longueur de 3 000 m et 76 cm de largeur. Cette soie est teinte en deux étapes aussi. Au tissage, la matière subit le tissage primaire, également appelé tissage manuel, et le tissage automatique. A la conception et la calligraphie, bien que le texte des inscriptions ne change jamais (sourate Bakara, en général), le modèle de conception et d’écriture est changé, de temps en temps, après un décret royal, à partir de suggestions faites par un groupe d’artistes et de calligraphes.

UNE LONGUE ET RICHE HISTOIRE – Tous les types de textiles connus dans la période préislamique étaient utilisés pour couvrir la Kaaba – paille, soie, tissu yéménite rayé, garnitures irakiennes, châles yéménites, et tissu égyptien copte. Initialement, chaque année, la nouvelle kiswa était ajoutée sur les précédentes. Au cours du temps, les kiswas se sont ainsi accumulées et leur poids cumulé a commencé à mettre en danger la Kaaba, Lorsque le calife abbasside Al-Mahdi effectua le hajj en 775 (160H), il a ordonné de les enlever à l’exception d’une seule. Dès lors, cette pratique est devenue la norme, qui est toujours en vigueur aujourd’hui. Le calife Al-Mamoun  (813-833) couvrait la Kaaba trois fois par an : il utilisait un brocard de soie rouge, un brocard en tissu ainsi que des vêtements blancs coptes. Après cela, le calife abbaside An-Nasir (1180-1225), a couvert la Kaaba avec du tissu vert, puis avec du tissu noir. A la suite de cela, le noir est devenu la couleur de la kiswa. La pratique de couvrir le Kaaba a été perpétuée par le sultan Az-Zâhir Baybars et par les rois d’Egypte. Peu après 1400 est apparue la coutume de recouvrir la porte de la Kaaba d’un rideau décoré, appelé al-burqu (« le voile »).

Certaines sources historiques indiquent que Ismaïl Ibn Ibrahim a été le premier à couvrir la Kaaba, alors que d’autres attribuent ce geste à ‘Adnan ibn ‘Ad, ancêtre de Mahomet. Mais la plupart des sources conviennent que c’est un Tubba, roi d’Himyar au Yémen, qui a instauré cette tradition. Les différents émirs présentèrent, ensuite, leurs cadeaux à la Kaaba sous forme de couvertures en laine, en soie et autres tissus de différentes couleurs. Les couvertures étaient mises les unes sur les autres, jusqu’au règne de Qosai Ibnou Kallab, qui avait imposé aux tribus de fournir annuellement la couverture de la Kaaba.
Pendant très longtemps, la kiswa a été fabriquée en Egypte et transportée à La Mecque. Elle était offerte par les sultans égyptiens. Aujourd’hui, même si la soie continue à être importée et les fils dorés et argentés viennent d’Allemagne, la kiswa est quand même cousue dans cette usine de la banlieue de la Mecque.
Ni Mahomet ni les musulmans n’ont participé à la couverture de la Kaaba par la kiswa avant la prise de La Mecque, car les Quraychites le leur interdisaient. Une fois la ville prise, Mahomet n’a pas changé la kiswa jusqu’à ce qu’elle ait été brûlée accidentellement par une femme qui fumigeait la Kaaba. Il a alors drapé celle-ci avec un tissu yéménite.
Pendant le hajj, la kiswa est remplacée par un drap blanc pour harmoniser avec les habits blancs (ihram) des pèlerins. Toutefois, une pratique courante consiste à retourner la kiswa (dont la face intérieure est blanche) et à la remonter le long du mur afin d’éviter que les pèlerins ne la salissent ou en découpent un petit morceau qu’ils emporteraient avec eux.
La kiswa coûte environ 17 millions de riyals saoudiens (plus de 4 millions d’euros), mesure 375 mètres au total et pèse environ 1200 kg. En effet, 670 kg de soie sont utilisés pour sa fabrication et environ 120 kg d’or et 50 kg d’argent pour les transcriptions qui la décorent. La kiswa couvre 14×47 mètres, une surface de 658 m2.
Le tiers supérieur du tissu est le « hazam » qui signifie la ceinture. Le hazam fait 95 cm de largeur et 45 m de longueur et se compose de 16 morceaux. La ceinture est brodée des fils argentés couverts d’or, avec quelques versets du Coran écrits avec le modèle d’Al-thuluth de la calligraphie arabe. Chaque année, à la findu hajj, la kiswa est remplacée par une nouvelle étoffe. La pratique consiste à découper l’ancienne étoffe en morceaux de diverses tailles qui sont offerts à différentes personnes et organisations du monde musulman. Ces morceaux servent également à décorer des bâtiments gouvernementaux saoudiens ou les ambassades du royaume.
En 1982, l’Arabie saoudite a offert à l’Organisation des Nations unies, au nom de la communauté musulmane, la partie de la kiswa couvrant la porte de la Ka’aba, la sitâra, lors d’une cérémonie au siège de l’ONU. Elle est aujourd’hui exposée dans le hall de la salle de réception des délégués.
Le complexe de l’usine de Umm al-Joud compte aussi un musée qui est un parcours de l’histoire de la construction, de la vie et des transformations successives des deux saintes mosquées : des inscriptions et gravures anciennes sur pierre, sur marbre, aux premières marches en bois de la grande mosquée de la Mecque, en passant par une ancienne margelle du puits de Zam Zam, aux exemplaires de Coran manuscrits très anciens… Un vrai voyage et un cours sur un aspect de la longue histoire de l’Islam.
MD (AMAP)

 

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